Le débat sur la nouvelle génération d’entrepreneurs agricoles s’est aussi déplacé sur le terrain de la perception que les jeunes ont de l’agriculture et des compétences dont ils ont besoin pour en faire une véritable activité économique lors de la 6ᵉ édition du Grand Salon de l’Agribusiness et du Digital (GSAD). Directeur général de Kivu Labour, Manassé Ntasharha estime que la transformation du secteur passe d’abord par un changement de regard, mais aussi par une meilleure préparation des jeunes à la réalité technique, numérique et commerciale du métier.
Lors du panel 5 consacré au thème « Former, accompagner et financer une nouvelle génération d’entrepreneurs agricoles », il a défendu une conception de l’entrepreneuriat agricole qui dépasse la seule production. Pour lui, un jeune qui veut entreprendre dans ce secteur doit comprendre les technologies disponibles, maîtriser les techniques d’irrigation, connaître ses coûts et ses rendements, mais aussi identifier les opportunités qui existent tout au long de la chaîne de valeur.
Son intervention a ainsi amené à savoir comment faire de l’agriculture un secteur suffisamment attractif pour retenir les jeunes et leur permettre de construire des entreprises capables de produire, de transformer, de commercialiser et de créer de la valeur.
Changer l’image de l’agriculteur
Pour Manassé Ntasharha, le premier obstacle à l’émergence d’une nouvelle génération d’entrepreneurs agricoles est parfois culturel. L’agriculture continue d’être perçue par une partie de la jeunesse comme une activité traditionnelle, associée à la précarité plutôt qu’à l’entrepreneuriat.
Cette perception contraste, selon lui, avec l’image de l’agriculteur dans certains autres environnements, où celui-ci est davantage considéré comme un entrepreneur, voire comme un acteur économique prospère.
« Lorsqu’on parle de l’agriculture, on voit l’image d’un homme et d’une femme qui partent au champ avec des habits usés. Alors que dans d’autres pays, quand on parle d’un agriculteur, on voit un homme noble, un homme riche. C’est ça qu’on doit changer : l’image de l’agriculture à l’heure actuelle », a-t-il expliqué.
Pour inverser cette représentation, il propose de commencer par repérer les jeunes qui ont déjà manifesté un intérêt ou une expérience dans l’agriculture, plutôt que de chercher à convaincre indistinctement des diplômés de se lancer dans un secteur qu’ils ne connaissent pas.
Identifier ceux qui ont déjà l’esprit d’initiative
La nouvelle génération d’entrepreneurs agricoles ne se décrète pas. Elle doit être identifiée et accompagnée à partir des initiatives déjà existantes.
Pour le responsable de Kivu Labour, les jeunes qui ont déjà commencé à produire, expérimenté une activité agricole ou démontré des capacités de leadership constituent une base sur laquelle il faut construire.
L’objectif est ensuite de les faire progresser grâce à des formations adaptées et à un accompagnement capable de transformer une expérience parfois informelle en véritable activité entrepreneuriale.
Cette approche permet également de rompre avec l’idée selon laquelle le diplôme devrait nécessairement conduire à un emploi salarié. L’agriculture peut devenir un choix professionnel et entrepreneurial à part entière, à condition que les jeunes disposent des outils nécessaires pour y réussir.
Un agronome doit aussi maîtriser les outils numériques

La formation agricole ne peut plus être limitée aux connaissances agronomiques classiques. Pour Manassé Ntasharha, les technologies numériques font désormais partie des outils indispensables à l’entrepreneur.
Un agronome peut disposer de solides connaissances théoriques sans pour autant savoir exploiter certaines applications mobiles utiles à son activité, notamment pour accéder aux informations météorologiques ou suivre les conditions de production.
« Quelqu’un peut être agronome, mais ne pas savoir utiliser les applications mobiles. Il doit pouvoir les guider sur la météo de la journée », a-t-il relevé.
Même logique pour l’irrigation, qui devient déterminante face aux incertitudes climatiques. La capacité à installer ou à utiliser des systèmes d’irrigation peut permettre à un producteur de mieux sécuriser sa production et de réduire sa dépendance aux seules précipitations.
Le financement doit s’appuyer sur une véritable maîtrise du projet
L’accès au financement ne peut pas non plus être dissocié de la connaissance précise de son activité. Un entrepreneur qui sollicite plusieurs milliers de dollars doit pouvoir expliquer exactement comment cet argent sera utilisé, quels rendements sont attendus et comment l’investissement sera rentabilisé.
Manassé Ntasharha prend l’exemple d’un projet de production de pommes de terre pour illustrer cette nécessité. Avant même de solliciter un financement, l’entrepreneur doit connaître ses besoins en semences, la densité de plantation, les rendements potentiels, les coûts de production et surtout les débouchés.
Autrement dit, demander de l’argent ne suffit pas. Le porteur de projet doit être capable de transformer un montant de financement en un plan d’exploitation précis, avec des hypothèses de production et de revenus cohérentes.
Cette maîtrise constitue également un élément important lorsqu’il faut convaincre une banque ou un investisseur.
L’agriculture ne s’arrête pas au champ
L’un des messages forts de son intervention concerne par ailleurs l’étendue des opportunités offertes par le secteur agricole.
Produire n’est qu’un maillon de la chaîne. Autour de l’exploitation gravitent d’autres activités entre autres fourniture de semences, équipements d’irrigation, mécanisation, transformation, conditionnement, transport, commercialisation ou encore services agricoles.
Pour Manassé Ntasharha, ces différents métiers peuvent également constituer des opportunités entrepreneuriales pour les jeunes.
Son propre constat sur les équipements d’irrigation illustre cette dépendance. Certains producteurs doivent encore se tourner vers l’étranger pour trouver des solutions techniques pourtant indispensables à leurs activités.
« Pour faire l’agriculture, il ne faut pas seulement faire la production. Il faut aussi faire la commercialisation de ces matériaux. Ça peut aussi nous aider, nous producteurs, à bien produire », a-t-il souligné.
Développer ces activités en RDC permettrait ainsi de créer un écosystème plus complet autour du producteur et de réduire certaines dépendances extérieures.
Les semences, un enjeu de productivité
La question des semences apparaît également comme un facteur déterminant dans la performance des exploitations. Pour l’entrepreneur, l’accès à des semences améliorées et adaptées peut considérablement modifier les rendements.
Il compare notamment les niveaux de production observés dans différents pays pour montrer que les écarts de rendement ne reposent pas uniquement sur les capacités naturelles des terres, mais aussi sur la qualité du matériel végétal et les techniques utilisées.
Il cite le cas du manioc, dont les rendements peuvent, selon lui, être significativement améliorés grâce à l’utilisation de variétés performantes.
L’enjeu est donc de renforcer l’accès des jeunes entrepreneurs aux innovations agricoles et aux semences capables de répondre aux réalités locales, plutôt que de les laisser expérimenter seuls avec des moyens limités.
De la formation à la performance
Derrière ces différents enjeux se dessine la conviction selon laquelle la compétitivité d’un entrepreneur agricole dépend autant de son environnement que de ses compétences.
L’accès au financement, à la technologie, aux semences, à l’information météorologique ou aux équipements ne produit des résultats que lorsque l’entrepreneur sait les intégrer dans un modèle économique cohérent.
Pour Manassé Ntasharha, la différence entre une exploitation qui peine à progresser et une entreprise agricole capable de changer d’échelle tient donc aussi à la qualité de l’écosystème qui l’entoure.
« Voilà la différence entre un écosystème bien géré et un entrepreneur qui est bien formé », a-t-il résumé.
Faire de l’agriculture un secteur d’avenir
Le message de Manassé Ntasharha rejoint finalement l’un des enjeux majeurs de cette 6ᵉ édition de faire passer l’agriculture congolaise d’une activité principalement perçue comme une nécessité de subsistance à un secteur où les jeunes peuvent construire des entreprises compétitives.
Cela suppose de changer les représentations, mais surtout de donner aux entrepreneurs les moyens de comprendre et de maîtriser toute la chaîne allant de la production, la technologie, le financement, la transformation, la logistique au marché.
La nouvelle génération agricole ne pourra ainsi émerger durablement que si elle est préparée à penser l’agriculture comme une industrie de compétences, d’innovations et d’opportunités, en et non plus seulement comme un travail de champ.
Lydia Mangala


