Invité à la plénière extraordinaire du Parlement des étudiants consacrée à la conscience historique nationale, à la justice, à la mémoire et à la paix en RDC, l’écrivain et historien Didier Mumengi a livré, mardi 6 octobre 2026 à Kinshasa, une réflexion centrée sur la nécessité pour les Congolais de se réapproprier leur histoire pour mieux construire leur avenir.
Placée sous le thème « 30 ans de guerre, 30 ans d’impunité : notre responsabilité pour l’avenir », cette rencontre a servi de cadre à une réflexion sur les violences historiques et contemporaines, leurs conséquences sur la société congolaise et la place de la mémoire dans la construction de la conscience nationale.
Dans son intervention, Didier Mumengi a d’abord insisté sur le rôle de la connaissance historique dans la construction d’une nation. Pour lui, disposer d’une histoire ne suffit pas, celle-ci doit être connue, interprétée et intégrée dans la mémoire collective.

Il s’est notamment appuyé sur la figure de George Washington Williams, pasteur, historien, juriste, homme politique et diplomate américain, présenté comme l’un des premiers témoins internationaux à avoir dénoncé les violences commises au Congo sous l’État indépendant du Congo.
Par cet exemple, l’orateur a relevé le déficit de connaissance autour de certaines figures et certains épisodes majeurs de l’histoire congolaise.
« Une nation n’est construite véritablement par une conscience nationale que lorsqu’elle est capable de se raconter elle-même, par elle-même et pour elle-même », a déclaré Didier Mumengi.

Selon lui, l’appropriation de l’histoire constitue également un enjeu de souveraineté. Une jeunesse qui maîtrise les faits du passé disposerait ainsi des ressources nécessaires pour comprendre le présent et orienter l’avenir.
L’écrivain et historien a également développé une réflexion sur les conséquences psychologiques et sociales des violences historiques. Il estime que les événements douloureux qui ne sont ni reconnus, ni nommés, ni intégrés dans le récit national peuvent continuer à influencer les représentations collectives.
Il a ainsi évoqué la transmission intergénérationnelle des traumatismes et ce qu’il qualifie de code anthropologique traumatique, qu’il associe à certaines difficultés observées dans les rapports à soi, aux autres, au pouvoir, à la loi et à la nation.
Pour Didier Mumengi, cette mémoire insuffisamment travaillée participe notamment à une forme d’insensibilité face à la répétition des violences.

« Les traumatismes qui n’ont pas pu être nommés, reconnus, exorcisés, symbolisés et écrits dans le récit national sédimentent secrètement des empreintes pathogènes durables dans le mécanisme psychologique et physiologique des réactions aux épreuves de la vie », a-t-il soutenu.
Cette lecture l’a conduit à établir un lien entre les violences historiques, les silences mémoriels et certains désordres qui traversent encore la société congolaise.
Face à cette situation, Didier Mumengi a formulé la proposition centrale d’organiser un procès expiatoire de la conscience nationale.
Loin d’une démarche de vengeance, cette initiative devrait, selon lui, permettre à la société congolaise de confronter son passé, de faire émerger les vérités historiques et de reconnaître les victimes.

« Je propose à notre société d’organiser un procès expiatoire de la conscience nationale. Un procès non pas comme un tribunal de la vengeance, ni une entreprise destinée à enfermer et à immobiliser le Congo dans les geôles du passé, mais un rituel cathartique de réappropriation historique autodéterminée », a-t-il expliqué.
Dans cette perspective, ce procès devrait mettre en lumière non seulement les responsabilités individuelles, mais également les récits, les silences, les oublis et les falsifications qui ont marqué la construction de la mémoire nationale.
L’objectif serait surtout de permettre à la société congolaise de regarder son passé en face sans y rester enfermée.
Au cours des échanges avec les parlementaires, la question de la reconnaissance des victimes a également occupé une place importante.
Réagissant notamment aux interrogations sur les mécanismes de commémoration et la transmission de la mémoire, Didier Mumengi a insisté sur la nécessité de rendre les victimes visibles dans le récit national.
La mémoire, selon lui, ne devrait pas rester une abstraction. Elle doit pouvoir s’incarner dans des noms, des visages, des lieux et des récits transmis aux générations futures.
Cette approche rejoint sa réflexion sur la nécessité de faire de la mémoire un véritable instrument de reconstruction nationale plutôt qu’un simple rappel ponctuel des tragédies.
Interpellé sur les réformes nécessaires dans le système éducatif pour mieux transmettre la mémoire collective, l’historien a défendu l’idée d’un travail national structuré autour de l’histoire et de la conscience collective.
Pour lui, la transmission de l’histoire ne doit pas se limiter à l’accumulation de dates et d’événements. Elle doit permettre aux jeunes Congolais de comprendre les trajectoires du pays, ses blessures, ses résistances et ses potentialités.
Il a également estimé qu’un travail de fond devait être mené sur les violences allant de la période coloniale aux conflits contemporains, afin de permettre à la société de comprendre les continuités, les ruptures et les mécanismes qui ont contribué à la répétition des crises.
En conclusion, Didier Mumengi a élargi sa réflexion à la construction d’un nouveau rapport à la nation. Il a appelé à dépasser les divisions et à replacer l’amour du pays, de son histoire et de son peuple au centre du projet collectif.

« Nous ne reconstruirons pas le Congo si nous ne reconstruisons pas d’abord la conscience historique du Congo. Et nous ne reconstruirons pas cette conscience historique si nous ne réécrivons pas notre histoire de manière autobiographique, c’est-à-dire par nous-mêmes et pour nous-mêmes surtout », a-t-il affirmé.
Pour l’écrivain, cette reconstruction de la conscience doit déboucher sur une nouvelle culture patriotique, capable de rompre avec les violences communautaires et les réflexes d’autodestruction.

La plénière extraordinaire du Parlement des étudiants s’est ainsi transformée en espace de réflexion sur le rapport des Congolais à leur passé, mais aussi sur leur responsabilité dans la construction de l’avenir.
Pour Didier Mumengi, la paix durable ne peut se limiter à l’arrêt des armes mais elle passe également par un travail de mémoire, de vérité et de reconstruction de la conscience nationale.
Lydia Mangala


