La sortie médiatique du collectif d’avocats de l’artiste Fally Ipupa, mercredi 30 septembre à Kinshasa, devait permettre de clarifier les contours de la procédure engagée contre la chroniqueuse Virginie Manganga. Elle a toutefois ouvert un autre front : celui de l’interprétation du droit de la presse, du statut des professionnels des médias et des limites de la communication autour d’une procédure judiciaire en cours.
Au centre des discussions, plusieurs déclarations de Me Dorothée Madiya Mwamba, avocate de Fally Ipupa, qui défend le droit à la vie privée de son client tout en rappelant aux journalistes leurs obligations professionnelles. Certaines de ses affirmations font depuis l’objet de critiques dans le milieu médiatique et juridique.
L’affaire trouve son origine dans la diffusion, sur les réseaux sociaux, de contenus portant sur la vie privée de Fally Ipupa, notamment des déclarations attribuées à Colette Mutuza, invitée dans un live animé par Virginie Manganga.
Selon la défense de l’artiste, des éléments présentés comme concernant la vie privée de Fally Ipupa ont été diffusés et relayés sans que leur authenticité soit établie. Les avocats affirment avoir engagé des démarches judiciaires en République démocratique du Congo, en France et en Australie.
Me Dorothée Madiya a insisté sur le point que le statut de personnalité publique de Fally Ipupa ne supprimerait pas son droit à la vie privée. Elle estime également que les réseaux sociaux ne constituent pas un espace où les règles de droit cesseraient de s’appliquer.
Sur ce principe, les textes congolais sont explicites. La Constitution garantit la liberté d’expression et la liberté de la presse, tout en les soumettant notamment au respect des droits d’autrui.
Le débat commence cependant lorsque cette protection de la vie privée est mise en relation avec la manière dont une personne exerçant une activité médiatique est poursuivie.
L’un des points qui suscitent le plus de réactions concerne la manière dont Virginie Manganga est désignée dans le dossier.
Selon plusieurs comptes rendus de la conférence, Me Dorothée Madiya a insisté sur le fait que son client n’aurait pas porté plainte contre une « journaliste », mais contre une « TikTokeuse ». Cette distinction mérite d’être examinée avec prudence.
TikTok est avant tout une plateforme de diffusion. Le fait qu’une émission, une chronique ou une intervention soit diffusée sur TikTok ne permet pas, à lui seul, de déterminer le statut professionnel de la personne qui la produit.
La RDC a précisément adapté son cadre juridique aux transformations technologiques. L’ordonnance-loi n°23/009 du 13 mars 2023 encadre la liberté de la presse, de l’information et de l’émission par la radio, la télévision, la presse écrite ou tout autre moyen de communication. La réforme a également intégré les médias en ligne dans le dispositif juridique.
La question du statut de Virginie Manganga doit donc être déterminée à partir de sa situation professionnelle et des critères prévus par les textes, et non du seul réseau social utilisé pour diffuser son contenu.
L’UNPC rappelle d’ailleurs qu’elle constitue l’instance d’autorégulation des journalistes et autres professionnels des médias en RDC et qu’elle est chargée notamment de l’encadrement éthique et disciplinaire de la profession.
La question du recours préalable au droit de réponse ou de rectification lorsqu’un contenu médiatique porte atteinte aux intérêts d’une personne.
L’ordonnance-loi n°23/009 consacre, à son article 104, le droit de toute personne physique ou morale mise en cause dans un article de presse écrite ou en ligne, ou dans une émission, de faire publier une réponse ou une rectification. Pour les médias en ligne, la loi prévoit également un délai de publication de la réponse.
L’article 112 prévoit par ailleurs des conséquences en cas de refus de publication du droit de réponse ou de rectification. Une analyse de la nouvelle loi réalisée par l’ancien président de la Haute Autorité des Médias et du CSAC rappelle ce mécanisme et son articulation avec les atteintes commises par voie de presse.
Le ministre de la Communication et des Médias, Patrick Muyaya, avait lui-même plaidé en 2024 pour que le droit de réponse et de rectification soit pris en compte comme préalable aux poursuites contre les journalistes, en référence à l’ordonnance-loi n°23/009.
Cette question ne permet toutefois pas, à elle seule, de conclure que toute poursuite engagée contre un professionnel des médias serait automatiquement irrégulière. La qualification juridique exacte des faits, du support utilisé, de la personne poursuivie et des infractions reprochées appartient aux autorités judiciaires.
Au cours de sa sortie médiatique, l’avocate a également insisté sur les obligations professionnelles des journalistes.
Elle a notamment déclaré que la liberté de la presse ne constituait pas une « immunité » permettant de diffuser n’importe quelle accusation et rappelé la nécessité de vérifier et de contextualiser les informations.
Sur ce terrain, son propos rejoint plusieurs principes du Code de déontologie et d’éthique du journaliste congolais. Celui-ci demande notamment aux journalistes de faire preuve d’exactitude, d’honnêteté, d’indépendance et de responsabilité, mais aussi de bannir les accusations sans preuves et de rechercher une relation fidèle des faits vérifiés.
Le problème soulevé par certains professionnels des médias porte donc moins sur l’existence de ces obligations que sur leur articulation avec les droits du journaliste et les garanties prévues par la législation sur la presse.
La controverse s’est amplifiée après l’arrestation de Virginie Manganga, intervenue le 20 septembre 2026. Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a demandé sa libération et appelé les autorités congolaises à dépénaliser la diffamation. L’organisation rappelle que la chroniqueuse risque jusqu’à cinq ans d’emprisonnement si elle est reconnue coupable des faits qui lui sont reprochés.
Le procès s’est ouvert le 30 septembre à Kinshasa. La défense de Fally Ipupa soutient que la plainte et l’arrestation relèvent de deux niveaux distincts. Les avocats peuvent saisir la justice, mais les mesures judiciaires relèvent des autorités compétentes.
Cette précision est importante puisqu’une plainte ne vaut pas condamnation et la culpabilité de Virginie Manganga devra être déterminée dans le cadre de la procédure judiciaire.
Mais l’arrestation d’une professionnelle de l’information dans un dossier de diffamation donne nécessairement à cette affaire une portée qui dépasse le différend entre deux personnes.
Deux principes légitimes se retrouvent ainsi face à face.
D’un côté, une personne, même célèbre, conserve le droit à la vie privée, à la dignité et à la protection de sa réputation. La défense de Fally Ipupa insiste sur ce point et affirme ne demander aucun traitement particulier pour son client.
De l’autre, la Constitution congolaise garantit le droit à l’information et la liberté de la presse. La nouvelle législation sur la presse cherche précisément à organiser leur exercice dans un environnement marqué par les médias numériques et les réseaux sociaux.
La difficulté apparaît lorsqu’une information portant sur une personnalité publique touche simultanément à l’intérêt du public, à la vie privée et à la réputation.
Le fait qu’une information soit déjà virale ne suffit pas à la rendre exacte. Mais inversement, le caractère privé d’une information ne suffit pas automatiquement à déterminer, sans examen du contexte, qu’elle ne peut présenter aucun intérêt journalistique.
C’est précisément pour cette raison que la vérification, la contextualisation, le droit de réponse, la proportionnalité du traitement et le respect des procédures judiciaires demeurent essentiels.
La sortie de Me Dorothée Madiya a donc déplacé le débat. Au départ, l’affaire porte sur des propos et des contenus diffusés autour de la vie privée de Fally Ipupa. Désormais, elle interroge également la manière dont le droit congolais doit s’appliquer aux journalistes et aux créateurs de contenus qui travaillent sur les plateformes numériques.
La RDC dispose depuis 2023 d’un cadre légal qui a justement intégré « tout autre moyen de communication » et les médias en ligne. L’UNPC travaille parallèlement à l’identification professionnelle des journalistes et à l’autorégulation du secteur.
Dans ce contexte, qualifier une personne uniquement par le nom de la plateforme sur laquelle elle diffuse son travail ne suffit pas nécessairement à résoudre la question de son statut juridique. De même, invoquer la liberté de la presse ne dispense pas un professionnel de respecter les règles de vérification et de responsabilité.
Le double enjeu est donc de protéger la vie privée sans transformer cette protection en restriction générale du droit d’informer, et garantir la liberté de la presse sans en faire un droit de diffuser des accusations non vérifiées.
Le tribunal devra désormais examiner les faits reprochés à Virginie Manganga et les éléments versés au dossier. Au-delà du sort judiciaire des protagonistes, cette affaire pourrait surtout contribuer à préciser, dans la pratique congolaise, la frontière entre information, commentaire, contenu numérique, vie privée et diffamation.
Lydia Mangala


