Depuis plusieurs semaines, les coupures de courant alimentent une nouvelle vague de témoignages et de coups de gueule sur TikTok, Facebook et d’autres plateformes sociales à Kinshasa.
Ces vidéos donnent désormais une visibilité numérique à une situation vécue dans plusieurs quartiers de la capitale. Des internautes filment leur quotidien sans électricité, dénoncent la durée des interruptions, interrogent la qualité du service et demandent des explications à la SNEL.
Cette mobilisation numérique intervient alors que plusieurs sources font état d’une dégradation de la desserte dans différents secteurs de Kinshasa. À Kinsuka-Pêcheur, des habitants rapportent notamment n’avoir de l’électricité que quelques jours par semaine depuis plus d’un mois. À Lemba, Kasa-Vubu, Matete et dans d’autres communes, des témoignages font également état de coupures prolongées.
Quand la coupure devient une vidéo
La nouveauté n’est pas seulement dans la colère exprimée, mais dans la manière dont elle est désormais mise en scène.
Sur les réseaux sociaux, le constat se filme. Un quartier plongé dans l’obscurité devient une séquence de quelques secondes. Des habits chiffonnés, un appareil électroménager inutilisable, un commerce fermé plus tôt que prévu ou un compteur prépayé qui continue d’être rechargé malgré l’absence de courant deviennent autant d’éléments d’un récit partagé publiquement.
La multiplication récente des vidéos traduit une autre évolution dans laquelle le smartphone devient un outil de témoignage immédiat face à un service public jugé défaillant par une partie des usagers.
Le phénomène touche également des personnalités suivies sur les réseaux. Le pasteur Walo, par exemple, a publié sur Facebook un message dénonçant les coupures dans plusieurs quartiers et réclamant des explications aux responsables de la SNEL et de la REGIDESO.
Une colère qui dépasse la simple absence de courant
Derrière ces vidéos se trouve une réalité beaucoup plus concrète que l’obscurité d’une soirée.
À Kinsuka-Pêcheur, des petits commerçants expliquent que l’irrégularité de la fourniture compromet notamment la conservation des aliments. Des familles doivent réorganiser leurs activités autour des rares heures de desserte.
À Nsele, des abonnés se plaignent également de coupures répétées et de difficultés liées aux compteurs à prépaiement. Certains disent devoir débrancher leurs appareils pour économiser leurs unités et réduire les conséquences des interruptions.
Le problème devient ainsi économique, social et parfois sécuritaire.
Quand l’électricité disparaît, ce sont les commerces qui ralentissent, les équipements qui cessent de fonctionner, les aliments qui risquent de se détériorer, les étudiants qui perdent leurs conditions habituelles d’étude et les ménages qui doivent recourir à des solutions alternatives.
Dans certains quartiers, les groupes électrogènes sont devenus le relais presque permanent du réseau. À Gombe, pourtant considérée comme le centre administratif et économique de la capitale, leur vrombissement accompagne désormais le quotidien de plusieurs établissements et commerces.
La SNEL avance l’étiage comme l’une des causes
Face aux critiques, la SNEL a également donné des explications sur la situation actuelle.
Le directeur du Département de distribution de Kinshasa, Zéphyrin Kazadi, a expliqué que la baisse saisonnière du niveau des eaux affecte la production hydroélectrique. La diminution du débit de la rivière Inkisi réduit notamment la puissance disponible, contraignant la société à adapter temporairement sa production et sa distribution.
La SNEL a également évoqué le faible niveau des eaux à Inga ainsi que la présence de troncs d’arbres dans le fleuve, qui perturbent le fonctionnement des turbines. La société a annoncé une amélioration attendue dans les deux à trois semaines, notamment avec l’arrivée des pluies et la remontée du niveau des eaux.
Certaines rotations peuvent atteindre environ huit heures dans certains quartiers.
Mais pour les internautes qui filment quotidiennement leurs quartiers dans le noir, l’explication technique ne suffit pas toujours à répondre à la question principale : quand le courant reviendra-t-il régulièrement ?
Des vidéos qui transforment une frustration individuelle en problème collectif
C’est ici que les réseaux sociaux changent la nature de la contestation.
Une coupure qui restait autrefois limitée à une conversation entre voisins peut aujourd’hui être filmée, publiée et commentée en quelques minutes. Les internautes découvrent alors que leur expérience est partagée par des habitants d’autres communes.
De Mont-Ngafula à Kalamu, Masina, Nsele, Ngaliema, Lemba ou Kasa-Vubu, les témoignages se répondent. ZolaNews rapportait déjà, à la mi-septembre, des interruptions particulièrement longues dans plusieurs quartiers, certains habitants affirmant ne retrouver le courant que quelques heures, notamment pendant la nuit.
La vidéo devient alors une forme de cartographie citoyenne de la panne. Chaque publication ajoute un quartier, une durée, une expérience et parfois une revendication.
Cette dynamique peut également expliquer pourquoi la question prend autant de place dans les conversations numériques. Il ne s’agit plus seulement de savoir si le courant est coupé, mais de montrer où, pendant combien de temps et avec quelles conséquences.
Une crise qui commence aussi à dépasser les réseaux sociaux
Le sujet ne reste d’ailleurs plus cantonné aux plateformes numériques.
Le 22 septembre, le député national John Efambe Ekamba a saisi le président de l’Assemblée nationale d’une question orale avec débat adressée au directeur général de la SNEL, Teddy Lwamba, au sujet des coupures récurrentes à Kinshasa.
Le 28 septembre, une coupure a également perturbé une séance à l’Assemblée nationale au Palais du Peuple, selon plusieurs médias, donnant une résonance particulière aux plaintes déjà exprimées par les habitants. La cause rapportée, une cabine électrique qui aurait brûlé, reste toutefois à confirmer officiellement.
Pendant ce temps, la SNEL annonce travailler sur plusieurs axes pour améliorer la desserte dans les quatre principales zones de distribution de Kinshasa entre autre Tshangu, Funa, Mont-Amba et Lukunga.
Quand les Kinois filment le noir, ils documentent aussi leur quotidien
La vague de vidéos consacrées aux coupures d’électricité révèle finalement quelque chose de plus profond qu’un simple phénomène viral.
Elle montre une population qui utilise les outils numériques pour rendre visible une expérience quotidienne, comparer les situations entre quartiers et demander des réponses à une institution dont le service conditionne une grande partie de la vie économique et sociale.
Le risque serait toutefois que la succession des vidéos finisse par banaliser l’obscurité à force de la montrer.
Car derrière chaque vidéo tournée dans le noir, il y a un commerce qui attend, un étudiant qui cherche où travailler, une famille qui s’organise, un appareil qui ne fonctionne plus ou une activité qui perd de l’argent.
Sur TikTok comme sur Facebook, les Kinois documentent les conséquences d’un service électrique devenu suffisamment incertain pour transformer le quotidien en attente permanente.
Lydia Mangala


