Le 28 septembre marque la Journée internationale pour le droit à l’avortement sécurisé, une date consacrée à la sensibilisation aux enjeux liés à l’accès à des soins d’avortement sûrs, respectueux et fondés sur les droits humains. En République démocratique du Congo, cette journée prend une dimension particulière. Le pays a ratifié et publié le Protocole de Maputo, dont l’article 14 reconnaît plusieurs droits en matière de santé sexuelle et reproductive et prévoit l’accès à l’avortement médicalisé dans certaines circonstances précises.
Mais entre la reconnaissance juridique de ces droits et leur accès concret, plusieurs obstacles persistent entre autres connaissance insuffisante du cadre légal, stigmatisation, difficultés d’accès aux services de santé et poids des normes sociales. Les données disponibles montrent également l’ampleur des grossesses non planifiées et des complications liées aux avortements non sécurisés.
Maputo : ce que dit réellement l’article 14
L’article 14 du Protocole de Maputo consacre d’abord le droit des femmes à la santé sexuelle et reproductive. Il reconnaît notamment le droit de contrôler sa fécondité, de décider de sa maternité, du nombre d’enfants et de l’espacement des naissances, ainsi que le libre choix des méthodes contraceptives.
Son paragraphe 2(c) prévoit que les États prennent les mesures nécessaires pour protéger les droits reproductifs des femmes, notamment en autorisant l’avortement médicalisé en cas d’agression sexuelle, de viol, d’inceste, lorsque la grossesse met en danger la santé mentale ou physique de la femme, ou sa vie ou celle du fœtus.
Il est donc important de préciser que le Protocole de Maputo ne pose pas un droit général et illimité à l’avortement dans toutes les circonstances. Il établit des situations spécifiques dans lesquelles les États parties doivent permettre l’accès à l’avortement médicalisé.
En RDC, un cadre juridique qui reste complexe
La RDC a adhéré au Protocole de Maputo et l’a publié au Journal officiel en 2018. Cette publication a donné une nouvelle dimension juridique à la question de l’avortement dans le pays, alors que les anciennes dispositions pénales étaient beaucoup plus restrictives.
Cette articulation entre les textes reste toutefois au centre de débats juridiques et politiques. En septembre 2026, une proposition de loi sur l’interruption médicalisée de grossesse a notamment été déposée à l’Assemblée nationale. Son initiateur, le député Pacquis Nganini Atabakutuba, présente le texte comme une volonté d’harmoniser le droit congolais avec l’article 14 du Protocole de Maputo. Le texte n’en est encore qu’au stade de la procédure parlementaire.
Cette initiative suscite déjà des positions divergentes au sein de l’Assemblée nationale. Certains parlementaires contestent son approche au regard notamment de l’article 16 de la Constitution relatif au droit à la vie, tandis que son auteur soutient que sa proposition se limite aux situations prévues par le Protocole de Maputo.
Le débat actuel montre ainsi que la question n’est plus seulement médicale, elle touche également au droit, à la santé publique, aux droits reproductifs et à l’application des engagements internationaux de la RDC.
Kinshasa : 146 700 avortements estimés en une année
L’une des difficultés majeures reste cependant l’absence de données nationales récentes permettant de mesurer précisément l’ampleur de l’avortement en RDC. Les données les plus détaillées disponibles concernent Kinshasa et remontent à 2016.
Une étude menée par l’Université de Kinshasa et le Guttmacher Institute estime à 146 700 le nombre d’avortements pratiqués cette année-là dans la capitale, soit 56 avortements pour 1 000 femmes âgées de 15 à 49 ans.
Dans le même temps, plus de 343 000 grossesses non planifiées auraient été enregistrées à Kinshasa en 2016. Elles représentaient environ 61 % de l’ensemble des grossesses de la capitale cette année-là.
Environ 37 900 femmes auraient reçu des soins dans des établissements de santé pour des complications liées à un avortement en 2016. Les chercheurs précisent que ce chiffre ne représente qu’une partie des femmes ayant subi des complications, certaines ne pouvant pas ou ne cherchant pas à accéder aux soins.
Ces chiffres sont anciens et ne doivent donc pas être présentés comme une photographie de la situation congolaise en 2026. Ils restent néanmoins importants pour comprendre l’ampleur historique du phénomène et le poids des avortements non sécurisés dans la capitale.
Le coût sanitaire de la clandestinité
L’enjeu dépasse le nombre d’interruptions de grossesse. Il concerne surtout les conditions dans lesquelles elles sont pratiquées.
À l’échelle mondiale, l’OMS estime qu’environ 73 millions d’avortements provoqués ont lieu chaque année et que 45 % sont pratiqués dans des conditions non sécurisées. L’organisation souligne que l’avortement réalisé avec une méthode recommandée, adaptée à la durée de la grossesse et par une personne disposant des compétences nécessaires est une intervention sûre.
Les conséquences des avortements non sécurisés peuvent notamment inclure les hémorragies, les infections et les avortements incomplets. L’OMS classe par ailleurs l’avortement non sécurisé parmi les principales causes de décès maternels évitables.
Pour l’Afrique, la problématique est particulièrement importante. L’OMS estime qu’environ trois avortements sur quatre y sont pratiqués dans des conditions non sécurisées.
Prévenir les grossesses non planifiées reste essentiel
La question de l’avortement ne peut toutefois pas être dissociée de celle de la contraception et de l’éducation à la santé sexuelle et reproductive.
Les données de l’EDS-RDC 2023-2024 montrent que 27 % des adolescentes de 15 à 19 ans ont déjà commencé leur vie reproductive. Parmi elles, 21 % ont déjà eu une naissance vivante et 6 % étaient enceintes au moment de l’enquête.
Dans le même temps, l’UNFPA indique que la prévalence contraceptive moderne chez les femmes en union en RDC était estimée à 10,9 %, tandis que 32 % des femmes mariées ou en union souhaitant espacer ou limiter leurs naissances n’avaient pas accès aux méthodes de planification familiale de leur choix.
Ces données rappellent qu’une politique de santé reproductive ne peut pas se limiter à la prise en charge de l’avortement. Elle doit également agir en amont : information fiable, éducation sexuelle complète, accès à la contraception, prévention des violences sexuelles et prise en charge adaptée des adolescentes et des femmes vulnérables.
Le tabou, un obstacle supplémentaire
En RDC, l’un des défis demeure également social. La peur du jugement, la stigmatisation et le manque d’informations peuvent pousser certaines femmes à rechercher des solutions clandestines ou à retarder le recours aux soins lorsqu’une complication survient.
L’étude de Kinshasa relevait déjà que les jeunes femmes et les femmes économiquement défavorisées étaient particulièrement exposées aux difficultés d’accès aux soins après un avortement.
Or, l’OMS considère aujourd’hui les soins liés à l’avortement comme faisant partie des prestations essentielles de santé et insiste sur la nécessité de services accessibles, abordables, respectueux et de qualité.
Briser le tabou ne signifie donc pas seulement parler davantage d’avortement. Il s’agit aussi de permettre aux femmes et aux adolescentes de disposer d’informations fiables sur leurs droits, les risques, les services disponibles et les possibilités de prévention.
Entre droit reconnu et réalité sanitaire
En cette Journée du 28 septembre, la RDC se trouve ainsi face à une question centrale : comment transformer les engagements juridiques en accès effectif à des soins de santé reproductive de qualité ?
Le Protocole de Maputo fournit un cadre régional clair sur certaines situations d’accès à l’avortement médicalisé. Les données disponibles, elles, montrent les conséquences que peuvent avoir les grossesses non planifiées et les pratiques non sécurisées. Et le débat parlementaire ouvert en septembre 2026 pourrait contribuer à préciser davantage le cadre juridique congolais.
L’enjeu dépasse finalement la seule question de l’interruption de grossesse, il concerne l’information, la prévention, l’accès aux soins, la protection des femmes et des filles et la capacité du système de santé à garantir des prises en charge sûres et respectueuses du cadre légal.
Lydia Mangala


