Le féminisme en République démocratique du Congo reste confronté à des incompréhensions, des préjugés et des résistances socioculturelles. Lors du panel « Le féminisme en RDC : mythe ou réalité ? », organisé dans le cadre du lancement de la Ligue Féministe de la RDC (LIFERDC), la représentante Grâce Shako a défendu une approche centrée sur la dignité humaine, l’égalité des droits et l’action collective. Pour elle, le débat ne doit pas opposer les femmes aux hommes, mais interroger les mécanismes qui entretiennent les inégalités.
Pour Grâce Shako, réduire le féminisme à une volonté d’exclure les hommes revient à manquer l’essentiel du combat.
« Notre problème n’est pas contre les hommes. Notre problème est contre ce système », a-t-elle affirmé.

Elle décrit un environnement socioculturel dans lequel les hommes ont longtemps été davantage associés à l’éducation, à la prise de parole, aux responsabilités et à la décision, tandis que les femmes étaient renvoyées à des rôles plus limités.
Dans cette perspective, le féminisme vise, selon elle, à faire en sorte que les droits reconnus aux hommes soient également accessibles aux femmes.
« L’homme a ses droits, la femme en a. C’est simplement ça le débat du féminisme », a-t-elle résumé.

La représentante de la LIFERDC a également insisté sur le décalage entre les principes d’égalité inscrits dans les textes et leur traduction concrète dans la société.
Elle a notamment évoqué la question de la représentation des femmes dans les institutions et les responsabilités publiques, en s’interrogeant sur l’application effective du principe de parité.
Pour elle, l’existence de dispositions favorables à l’égalité ne suffit pas si les femmes restent sous-représentées dans les espaces de décision.

« Si on veut voir les 50-50 des femmes, les féministes seront là pour aussi », a-t-elle déclaré, défendant la poursuite de la mobilisation en faveur d’une représentation plus équilibrée.
Outre les obstacles institutionnels, Grâce Shako identifie également un frein socioculturel : la peur de s’afficher comme féministe.
Selon elle, le terme reste associé à des images négatives. Certaines femmes craignent notamment d’être perçues comme opposées au mariage, à la religion ou aux hommes.
La journaliste et communicatrice estime dès lors que la communication constitue un outil essentiel pour déconstruire ces représentations.
« Le féminisme, ce n’est pas tout ce que les gens entendent », a-t-elle expliqué, appelant à mieux faire comprendre qu’il s’agit notamment d’une question de droits et d’égalité.
La LIFERDC entend ainsi multiplier les campagnes de sensibilisation, les contenus numériques et les espaces de dialogue afin d’élargir la compréhension du féminisme auprès des femmes comme des hommes.

Pour Grâce Shako, aucune stratégie unique ne permettra de répondre à l’ensemble des défis. Sensibilisation, dialogue, plaidoyer, mobilisation citoyenne ou encore actions publiques peuvent être mobilisés selon les circonstances.
Elle n’exclut pas non plus le recours à des marches pacifiques et à des actions de revendication lorsque cela s’avère nécessaire pour faire entendre les revendications liées aux droits des femmes.
« On va utiliser toutes les stratégies aussi pour faire entendre nos propos », a-t-elle insisté.

L’objectif reste de transformer les principes d’égalité en réalités concrètes dans la vie quotidienne.
Contrairement à l’idée d’une organisation exclusivement réservée aux femmes, Grâce Shako a précisé que la LIFERDC n’entend pas fermer ses portes aux hommes qui adhèrent à l’égalité entre les sexes.
« Si un homme qui se considère féministe c’est-à-dire l’égalité de l’homme et de la femme dans la société, il scanne le QR code pour qu’il adhère comme membre sans discrimination », a-t-elle expliqué.

Elle estime que les hommes peuvent notamment contribuer à travers la promotion de la masculinité positive et la sensibilisation de leurs pairs.
L’enjeu, selon elle, est donc de construire des alliances plutôt que d’ériger de nouvelles divisions.
Le débat sur le féminisme touche également à des questions culturelles et religieuses. Grâce Shako estime que certaines normes sociales doivent pouvoir être interrogées lorsqu’elles produisent ou maintiennent des inégalités.

Elle évoque notamment les discussions autour de la dot, de l’autonomie financière des femmes ou encore de leur rôle dans la famille.
« Lorsqu’on choque la culture, lorsqu’on la bouge un peu, c’est que ça nous humanise », a-t-elle soutenu.
Pour elle, questionner certaines pratiques ne signifie pas rejeter la culture, mais ouvrir un espace permettant d’examiner leur impact sur les droits et la dignité des femmes.
Grâce Shako a également rappelé que plusieurs droits aujourd’hui considérés comme acquis ont été obtenus au terme de mobilisations féministes.
Accès à l’éducation, participation politique, autonomie financière, responsabilités professionnelles : autant d’avancées qu’elle présente comme le résultat de combats menés au fil des générations.
« Les femmes ont commencé à étudier, à avoir des postes, des responsabilités, parce qu’il y a eu une lutte féministe », a-t-elle rappelé.

À ses yeux, cette histoire permet de comprendre pourquoi la mobilisation reste nécessaire lorsque des écarts persistent entre les droits reconnus et leur exercice effectif.
Pour illustrer les réalités auxquelles les femmes peuvent encore être confrontées, la représentante de la LIFERDC a partagé l’histoire d’une jeune femme rencontrée après plusieurs années de mariage et devenue mère de trois enfants, qu’elle décrit comme vivant dans une situation de grande précarité et de violences.
Elle a également souligné que les résistances au changement ne viennent pas uniquement des hommes, certaines femmes pouvant elles-mêmes contribuer à maintenir des normes défavorables à d’autres femmes.
D’où son appel à dépasser les divisions et à renforcer la solidarité.
« On va travailler ensemble pour que nous puissions continuer d’avoir la dignité humaine. Et c’est ça qui nous mène à notre base. On veut une dignité humaine », a-t-elle déclaré.

Au terme de son intervention, Grâce Shako a ainsi ramené le débat sur le féminisme à la dignité et l’égalité des droits. Pour la LIFERDC, cette démarche passe par la sensibilisation, le dialogue, la mobilisation et, lorsque nécessaire, la revendication publique.
Elle souhaite donc que ce combat soit mener avec les femmes, mais aussi avec les hommes disposés à participer à la construction d’une société plus égalitaire.
Lydia Mangala


