L’agriculture pourrait aussi trouver une partie de ses solutions dans les déchets. Au Grand Salon de l’Agribusiness et du Digital (GSAD), clôturé jeudi 3 septembre au Chapiteau du Palais du Peuple, Fanny Salmon, directrice générale de la Régie de gestion des déchets de Kinshasa (REGEDEK), a plaidé pour une économie circulaire capable de transformer les déchets organiques en fertilisants, en énergie et en opportunités économiques.
Alors que les débats de la sixième édition du GSAD étaient consacrés aux défis de la modernisation agricole en République démocratique du Congo, l’idée selon laquelle la transformation de l’agriculture ne dépend pas uniquement des terres, des semences ou des financements, mais également de la capacité à créer de la valeur à partir de ressources encore sous-exploitées, s’est imposée au cours du troisième panel.
C’est dans cette perspective que Fanny Salmon est intervenue sur le thème : « Des exploitations aux marchés : infrastructures et logistique au service des chaînes de valeur agricoles », panel animé par le vice-président du GSAD, Jonathan Muyumb Ditend.
Des déchets qui peuvent devenir une richesse
À Kinshasa, la production quotidienne de déchets représente un défi environnemental majeur. Mais pour la directrice générale de la REGEDEK, cette réalité peut également devenir une opportunité économique et agricole.
Selon elle, la capitale congolaise génère environ 15 000 tonnes de déchets par jour, dont une proportion importante est constituée de matières organiques.
« Dans ces 15 000 tonnes, on a entre 40 et 50 % de déchets organiques », a-t-elle expliqué, évoquant notamment les déchets provenant des ménages, des marchés, des restaurants, des hôtels et d’autres activités économiques.
Pour Fanny Salmon, ces matières ne devraient plus être considérées uniquement comme des déchets à évacuer. Elles constituent plutôt une véritable ressource susceptible de répondre à plusieurs défis auxquels fait face le pays.
« Ces déchets organiques sont une réelle mine d’or pour répondre aux problèmes d’intrants, en particulier les fertilisants, mais aussi pour l’énergie », a-t-elle soutenu.
Compost, biogaz, biochar ou encore fertilisants organiques : les possibilités de transformation sont nombreuses. Par cette approche, la gestion des déchets rejoint directement les ambitions de modernisation de l’agriculture congolaise.
Restaurer les sols plutôt que dépendre uniquement des fertilisants chimiques
L’un des principaux messages portés par Fanny Salmon concerne la nécessité de repenser la fertilisation des sols.
Face à l’utilisation des engrais chimiques, elle insiste sur l’importance de reconstruire durablement la matière organique des terres agricoles.
Les déchets organiques transformés peuvent notamment produire du compost ou du biochar, une matière issue de la valorisation de biomasse qui contribue à améliorer la qualité des sols.
« On doit vraiment travailler sur la structure du sol, sur la reconstitution d’un humus, sur la reconstitution de la matière organique », a-t-elle expliqué.
Contrairement à certains fertilisants chimiques dont les effets peuvent être rapidement perdus par lessivage, les solutions organiques permettent, selon elle, d’améliorer plus durablement la structure du sol.
Le biochar, par exemple, présente plusieurs avantages. Il peut contribuer à retenir certains nutriments, améliorer la structure du sol et conserver plus longtemps l’humidité nécessaire aux cultures.
Ainsi les déchets d’une activité deviennent les ressources d’une autre.
De l’assainissement à l’agriculture : une chaîne de valeur à construire
À travers la REGEDEK, Fanny Salmon entend justement promouvoir une vision intégrée de la gestion des déchets à Kinshasa.
La mission première de cette structure provinciale consiste à assurer la collecte primaire des déchets provenant notamment des ménages et des structures publiques et privées. Mais au-delà de la collecte, l’ambition est de structurer progressivement toute une chaîne de valorisation.
« Notre objectif, c’est de structurer ces chaînes de valeur, que ce soit organiques, plastiques ou d’autres déchets, de bout en bout, pour une meilleure gestion et pour une valorisation », a-t-elle affirmé.
Pour elle, il n’est juste pas question de l’assainissement urbain mais aussi de créer des passerelles entre plusieurs secteurs entre autres environnement, agriculture, énergie, entrepreneuriat et emploi des jeunes.
Cette logique d’économie circulaire pourrait permettre à Kinshasa de réduire la pression liée à la gestion quotidienne des déchets tout en créant de nouvelles activités économiques.
Produire de l’énergie à partir des déchets
La valorisation des déchets ne s’arrête pas à la production d’engrais organiques.
Fanny Salmon a également insisté sur leur potentiel énergétique, particulièrement utile dans un pays où l’accès à l’énergie reste un défi pour de nombreuses activités productives, y compris agricoles.
Elle a évoqué plusieurs mécanismes, notamment la biométhanisation, qui permet de produire du biogaz à partir de déchets organiques.
Forte de son expérience dans le secteur agro-industriel, elle a également partagé l’exemple d’une usine d’extraction d’huile de palme dont une grande partie des besoins énergétiques était couverte grâce aux résidus issus de sa propre production.
Les fibres et autres déchets étaient utilisés pour alimenter des chaudières à biomasse, permettant ensuite de produire de l’électricité. Une illustration concrète, selon elle, de ce que pourrait représenter une meilleure intégration des chaînes de production.
Les déchets agricoles peuvent ainsi produire de l’énergie pour l’agriculture, tandis que les déchets urbains peuvent contribuer à produire des intrants pour les exploitations.
La proximité plutôt que la centralisation
Fanny Salmon défend également un modèle de valorisation décentralisé.
Dans une ville comme Kinshasa, transporter chaque jour des milliers de tonnes de déchets vers un unique centre de traitement représente un défi logistique considérable.
La solution, selon elle, pourrait passer par le développement de petites unités de valorisation à l’échelle des quartiers ou des communautés.
« Je cherche justement des projets décentralisés, voire même déconcentrés », a-t-elle indiqué.
Cette proximité permettrait non seulement de réduire les coûts de transport, mais aussi de créer des emplois locaux.
Elle a notamment évoqué l’exemple de jeunes entrepreneurs qui récupèrent des déchets organiques dans leurs quartiers pour les transformer localement en produits valorisables.
Ce qui correspond, selon elle, à une logique de création de richesse à partir de ressources disponibles directement au sein des communautés.
Un appel à l’État pour accompagner le secteur agricole
Au cours des échanges, la directrice générale de la REGEDEK a également abordé les difficultés structurelles qui freinent encore le développement de l’agriculture en RDC.
La question du foncier, la lourdeur administrative, l’accès aux infrastructures, au financement et aux intrants restent des obstacles majeurs pour les entrepreneurs agricoles.
Elle a particulièrement insisté sur la nécessité pour l’État de jouer pleinement son rôle.
« L’État doit prendre ses responsabilités en subventionnant vraiment l’agriculture au pays », a-t-elle plaidé.
Pour elle, les réformes doivent également favoriser une plus grande souplesse administrative afin d’éviter que certaines procédures ne compromettent les saisons agricoles et les investissements des entrepreneurs.
La collaboration entre le secteur public et le secteur privé apparaît ainsi comme l’une des conditions essentielles à l’émergence d’une agriculture compétitive.
Des routes, de l’énergie et une meilleure gouvernance foncière
Interrogée sur les infrastructures prioritaires pour accompagner l’essor de l’agriculture et de l’agrobusiness, Fanny Salmon refuse de limiter le débat à une seule réponse.
« J’aurais du mal à n’en citer qu’une », reconnaît-elle.
Pour elle, le développement agricole nécessite une approche systémique.
Les infrastructures de transport et de logistique restent indispensables pour connecter les zones de production aux marchés. Les routes, mais aussi la navigation fluviale, doivent être développées afin de réduire les coûts et les pertes post-récolte.
L’accès à l’énergie constitue également une priorité pour permettre la transformation locale des produits agricoles.
Outre les infrastructures physiques, la question foncière demeure fondamentale. La coexistence de titres, les superpositions entre concessions agricoles et minières ainsi que les difficultés d’accès sécurisé à la terre constituent autant de freins à l’investissement.
Quand l’assainissement rencontre la « revanche du sol sur le sous-sol »
L’intervention de Fanny Salmon au GSAD aura finalement permis d’élargir le débat sur l’avenir agricole de la RDC.
Dans un contexte marqué par la vision nationale de la « revanche du sol sur le sous-sol », la transformation agricole ne peut pas uniquement consister à mettre davantage de terres en exploitation. Elle implique également de repenser l’ensemble des ressources disponibles.
À Kinshasa, où des milliers de tonnes de déchets sont produites quotidiennement, la question devient alors stratégique : et si une partie des intrants nécessaires à l’agriculture congolaise se trouvait déjà dans les déchets que la ville peine à gérer ?
Pour la directrice générale de la REGEDEK, la réponse passe par la structuration des filières, la sensibilisation des populations, le tri progressif, l’accompagnement des initiatives locales et la mise en relation entre les différents acteurs.
L’agriculture et l’assainissement, souvent traités comme deux secteurs distincts, pourraient ainsi devenir les maillons d’une même chaîne de développement.
Au GSAD 2026, Fanny Salmon aura défendu la conviction selon laquelle les déchets ne représentent pas seulement un problème à éliminer. Bien valorisés, ils peuvent devenir des fertilisants, de l’énergie, des emplois et, surtout, une nouvelle source de richesse au service de l’agriculture congolaise.
Lydia Mangala


