À l’heure où les contenus circulent massivement sur TikTok, YouTube, Facebook et d’autres plateformes, le risque de voir une création reprise, copiée ou monétisée par un tiers devient une préoccupation majeure pour les créateurs. Lors du panel « Protection et respect de la Propriété Intellectuelle », organisé ce vendredi 18 septembre 2026 au Musée National de la RDC à Kinshasa, dans le cadre de la première édition de Creators Bomoko, l’avocat Me Yana Ndikulu a insisté sur la nécessité pour les créateurs congolais de connaître leurs droits et de prendre des dispositions pour protéger leurs œuvres.
Avocat au barreau de Kinshasa/Matete et également créateur de contenus consacrés à la vulgarisation juridique, Me Yana Ndikulu a placé son intervention autour de la création comme source de valeur intellectuelle, mais aussi de valeur économique qui mérite d’être protégée.
Faire reconnaître sa qualité d’auteur
Pour l’avocat, la première étape consiste pour le créateur à pouvoir établir qu’il est bien l’auteur de l’œuvre concernée. Il peut s’agir d’une chanson, d’un livre, d’une émission, d’une vidéo ou de toute autre œuvre de l’esprit.
La RDC dispose d’un cadre juridique relatif au droit d’auteur, notamment l’ordonnance-loi n°86-033 du 5 avril 1986 portant protection des droits d’auteurs et des droits voisins. Des textes d’application encadrent également la gestion des droits d’auteur et droits voisins.
« Il faut que je sois crédité comme étant l’auteur », a-t-il expliqué.
Cette reconnaissance permet notamment au créateur de disposer d’éléments pouvant servir à établir l’origine de son œuvre lorsqu’un litige survient.
Protéger avant que le contenu ne soit repris
Me Yana Ndikulu a insisté sur l’importance de prendre des dispositions en amont, plutôt que d’attendre qu’une œuvre soit copiée pour chercher à faire valoir ses droits.
Il a notamment évoqué le rôle de la Société congolaise des droits d’auteur et des droits voisins (SOCODA) dans la gestion des droits liés aux œuvres de l’esprit. Le cadre congolais reconnaît que les auteurs disposent de droits sur leurs créations et que leur protection contribue notamment à permettre aux créateurs de tirer des revenus de l’exploitation de leurs œuvres.
« Le droit d’auteur, c’est le droit qui protège la création intellectuelle. Ça peut être une chanson, un film, même une danse, un roman », a-t-il rappelé.
Pour lui, connaître ces mécanismes est particulièrement important dans un environnement où les œuvres peuvent être copiées et redistribuées en quelques secondes.
Quand une vidéo devient une source de revenus pour quelqu’un d’autre
Pour illustrer son propos, Me Yana Ndikulu a partagé sa propre expérience de créatrice de contenus juridiques.
Il a raconté avoir produit une vidéo consacrée à une question juridique liée au remariage, après une actualité concernant une personnalité publique. Selon son témoignage, une autre page a ensuite repris sa vidéo, en la publiant avec une autre présentation, et a obtenu davantage de vues.
Cette expérience lui permet de mettre en lumière un paradoxe auquel les créateurs sont régulièrement confrontés. Ils recherchent la visibilité et souhaitent que leurs contenus soient largement partagés, mais cette circulation ne doit pas se transformer en appropriation du travail par un tiers.
« Nous voulons être connus. Nous voulons que ma vidéo puisse faire 1 million de vues, 2 millions de vues, même 100 millions de vues. Mais dans quelles conditions ? », a-t-il relevé.
La différence se situe donc, selon elle, entre le partage autorisé par les plateformes et la récupération intégrale d’une œuvre à des fins personnelles ou commerciales.
Vivre de son œuvre
Outre la reconnaissance symbolique de l’auteur, Me Yana Ndikulu a insisté sur la dimension financière du droit d’auteur.
Une œuvre peut représenter des heures de travail, de recherche, de créativité et d’investissement. Lorsqu’elle est exploitée par un tiers sans autorisation, le préjudice peut donc également être économique.
« L’auteur a le droit de vivre de son œuvre », a-t-il souligné.
Il a ainsi encouragé les créateurs à ne pas considérer les démarches de protection comme une simple formalité administrative, mais comme un moyen de préserver la valeur de leur travail.
Le numérique crée de nouveaux défis
L’évolution des technologies complique toutefois davantage la question. Avec les plateformes numériques et désormais l’intelligence artificielle, les possibilités de reproduction, de transformation et de diffusion des contenus se multiplient.
Me Yana Ndikulu a notamment évoqué les interrogations nouvelles liées aux œuvres générées avec l’intelligence artificielle : qui peut être considéré comme auteur d’un contenu généré à partir d’une instruction donnée à une IA ? Quelle place accorder à la contribution humaine ? Comment déterminer les droits sur une image, une vidéo ou un texte produit avec ces outils ?
Ces questions interviennent alors que le cadre juridique congolais doit composer avec des technologies apparues ou ayant évolué bien après l’adoption de l’ordonnance-loi de 1986. La RDC dispose par ailleurs depuis 2023 d’un Code du numérique, mais les questions spécifiques liées à l’intelligence artificielle restent un domaine juridique en évolution.
Des sanctions existent en cas d’atteinte aux droits
L’avocat a également rappelé que la violation des droits liés aux œuvres peut entraîner des conséquences juridiques. Le cadre congolais prévoit différents mécanismes de protection et de recours en matière de droits d’auteur et de droits voisins.
Il invite ainsi les créateurs à ne pas hésiter à se rapprocher des structures compétentes et à rechercher un accompagnement juridique lorsqu’ils estiment qu’une œuvre a été utilisée sans autorisation.
« Moi, je vous encourage à y aller. Vous verrez sûrement que ce n’est pas aussi cher que ça », a-t-il conseillé.
Pour lui, l’enjeu est surtout de faire évoluer les habitudes des créateurs que produire ne suffit plus. Il faut également connaître ses droits, conserver les éléments permettant d’établir la paternité de son œuvre et comprendre les conditions dans lesquelles elle peut être exploitée par d’autres.
À Creators Bomoko, l’intervention de Me Yana Ndikulu a ainsi posé la propriété intellectuelle comme un enjeu directement lié à la professionnalisation de l’économie créative. Pour lui protéger une œuvre, c’est aussi protéger le travail, l’identité et les revenus potentiels de celui ou celle qui l’a créée.
Lydia Mangala


