La polémique peut rapidement propulser un créateur sous les projecteurs. Mais derrière les milliers de vues, de réactions et de partages, se pose la question sur la transformation de cette visibilité en communauté solide et en opportunités professionnelles durables. La question a été au cœur du panel « Polémiques et contenus négatifs en ligne : est-ce vraiment payant ? », organisé ce vendredi 18 septembre 2026 au Musée national de la RDC, à Kinshasa, dans le cadre de la première édition de Creators Bomoko, initiée par l’Ambassade des États-Unis en RDC.
Modérée par le créateur de contenus David Aradjabu, alias Monsieur Toleka, la discussion a réuni plusieurs acteurs de l’écosystème numérique, dont Jonathan Batulukisi, Head of Digital Communication chez Miteka Advertising. Pour ce professionnel de la communication digitale, le buzz négatif peut effectivement attirer l’attention, mais il présente un risque lorsqu’il devient le principal levier de développement d’un créateur.
La polémique donne de la visibilité, pas forcément une communauté
Pour Jonathan Batulukisi, la première distinction à faire concerne la différence entre visibilité et construction d’une véritable communauté.
« La polémique, ça peut vous donner une certaine visibilité, ça peut vous aider à être connu, mais malheureusement, ça ne va pas vous aider à bâtir une vraie communauté qui va vous aider, justement, à vivre du bon travail », a-t-il expliqué.
Dans un environnement où les performances d’une publication sont souvent mesurées au nombre de vues, de likes ou de commentaires, le communicant invite ainsi les créateurs à regarder au-delà des chiffres immédiats.
Selon lui, une publication polémique peut générer une forte réaction sans pour autant démontrer que l’audience est réellement attachée au créateur ou intéressée par son activité.
« La visibilité, c’est trois jours », la crédibilité se construit dans le temps
Jonathan Batulukisi estime également que le bad buzz possède une durée de vie relativement courte, contrairement à la réputation d’un créateur, qui se construit sur plusieurs années.
« Le buzz négatif paye sur la visibilité. Pour les cas précis de la RDC, de Kinshasa, c’est au maximum 72 heures. On peut bien bénéficier, mais après, on perd en crédibilité », a-t-il relevé.
« La crédibilité, c’est des années, par exemple trois ans, et la visibilité, c’est trois jours. Donc, on peut batailler deux, trois jours et perdre en termes de crédibilité », a-t-il souligné.
Une réalité qui intéresse directement les marques, pour lesquelles le nombre de réactions générées par un créateur ne constitue pas le seul critère d’une collaboration.
Avant une collaboration, les marques regardent au-delà du buzz
Du côté des agences, le travail commence bien avant la signature d’un partenariat. Jonathan Batulukisi explique qu’un créateur est d’abord observé et analysé afin de déterminer la nature de son audience, son historique de publications et la manière dont celle-ci réagit à ses différents contenus.
« Avant de travailler avec un créateur de contenu, il y a un travail de fond. La première des choses que je fais, c’est que je remonte son profil. Qu’est-ce qu’il publie ? Comment les gens prennent les différents contenus ? Comment les gens réagissent, les interactions ? », a-t-il détaillé.
Cette analyse permet notamment de distinguer une audience réellement engagée d’une audience attirée uniquement par les controverses.
« Vous allez remarquer que quand ils mettent des trucs polémiques, il y a beaucoup de gens qui réagissent. Par contre, quand vous faites une collaboration avec cette personne, la même personne qui, à travers une polémique, peut avoir 2 000, 5 000, 10 000 likes, avec une collaboration, vous avez quand même moins d’interactions », a-t-il fait remarquer.
Pour lui, la question n’est donc pas seulement de savoir combien de personnes suivent un créateur, mais surtout de comprendre pourquoi elles le suivent.
L’image numérique peut aussi fermer des portes
Le débat a également abordé les conséquences professionnelles que peuvent entraîner certaines prises de position ou habitudes de publication.
Jonathan Batulukisi a partagé une expérience personnelle datant de plusieurs années, lorsqu’une opportunité professionnelle lui aurait échappé en raison de son positionnement public.
« J’ai malheureusement manqué cette opportunité-là juste parce que je ne savais pas aussi fermer ma gueule sur certains sujets. Vous savez, quand tu es dans la polémique, c’est compliqué. Tu te mets des gens à dos que tu ne connais pas », a-t-il témoigné.
Cette expérience l’amène à appeler les créateurs à réfléchir aux conséquences possibles de leur présence numérique, particulièrement lorsqu’ils souhaitent transformer leur audience en activité professionnelle.
Il insiste toutefois sur la nécessité de distinguer les relations personnelles des relations professionnelles.
« Il faut faire la part des choses entre les sentiments personnels et les côtés professionnels. Tant que c’est quelqu’un qui peut apporter un plus à ma stratégie et m’aider à atteindre mes objectifs, why not ? », a-t-il expliqué.
Une communauté se construit autour d’une histoire et d’une identité
Outre le nombre d’abonnés, Jonathan Batulukisi estime qu’une communauté durable repose également sur une identité claire et une relation construite progressivement avec le public.
Pour les jeunes qui souhaitent se lancer dans la création de contenus, il recommande notamment de commencer par définir leur domaine.
« Il est très important déjà, en commençant, de définir sa niche. Dans quoi tu veux te lancer ? C’est un peu comme l’entrepreneuriat. Tu ne fais pas tout. Tu choisis », a-t-il conseillé.
Cette spécialisation permettrait au créateur de développer progressivement un univers reconnaissable, tout en s’inspirant d’autres créateurs sans perdre son propre style.
« Tu dois d’abord définir ta niche. Dans quoi tu veux évoluer ? C’est à partir de là que tu prends des idées. Tu essayes de suivre ceux qui font la même chose ici ou ailleurs. Et puis, tu adaptes par rapport à ton style », a-t-il ajouté.
Quand le buzz laisse une trace plus longtemps que prévu
Les échanges ont également mis en lumière la difficulté dans laquelle une polémique peut ressurgir longtemps après sa publication, notamment à travers les mécanismes de recommandation et de circulation des anciens contenus.
Jonathan Batulukisi a évoqué le cas d’une ancienne controverse qui, plusieurs mois plus tard, aurait été remise en avant à la suite d’un événement tragique impliquant une personne mentionnée dans les publications initiales.
« Quand tu effaces un truc comme ça, il y a un buzz qui te colle. Et ça, ce n’est pas quelque chose que tu as voulu, ce n’est pas quelque chose que tu as intentionnellement voulu créer », a-t-il expliqué.
Face à ce type de situation, il estime qu’un simple message ne suffit pas toujours à reconstruire une réputation.
« Tu n’effaces pas tout ce qui s’est passé avec un seul post. Après, il y a une continuité, les actions que tu fais, les posts que tu mets et après cette publication, comment tu te comportes », a-t-il souligné.
Pour lui, la reconstruction de l’image passe donc par un travail progressif, accompagné si nécessaire par des professionnels.
« C’est petit à petit que tu vas essayer de continuer à laver ton image. Donc, c’est un travail. Il y a des consultants qui sont là, qui peuvent toujours accompagner des créateurs qui sont dans ce genre de situation », a-t-il ajouté.
Construire quelque chose qui dure
Au terme des échanges, le débat sur le bad buzz a finalement dépassé la seule question de la viralité. Pour Jonathan Batulukisi, un créateur qui veut inscrire son activité dans la durée doit travailler simultanément son contenu, son positionnement, son image et sa communauté.
« Tu peux être connu, tu peux avoir des interactions, mais quand il n’y a pas un soubassement, un travail de fond, malheureusement, vous n’allez pas aller loin », a-t-il conclu.
Cette réflexion s’inscrit dans l’objectif plus large de Creators Bomoko, rendez-vous de deux jours consacré notamment à la créativité, à la monétisation, à l’innovation et à l’économie numérique.
Derrière la course aux vues et aux réactions, le panel aura invité les créateurs de contenu à s’interroger sur ce que sera la visibilité lorsque le buzz sera passé.
Lydia Mangala


