À Kinshasa, la création de contenus numériques tend progressivement à dépasser la seule recherche de visibilité. Formation, éducation financière, monétisation, liberté d’expression, réputation, relations avec les marques et protection de la propriété intellectuelle, autant d’enjeux placés au centre de la première édition de Creators Bomoko, ouverte ce vendredi 18 septembre 2026 au Musée national de la RDC.
Initiée par l’Ambassade des États-Unis en RDC, cette rencontre de deux jours réunit créateurs de contenus, entrepreneurs, professionnels de la communication, juristes, entreprises et acteurs du numérique autour des réalités d’un secteur en pleine évolution.
Durant cette première journée, les échanges ont surtout porté sur la transformation la création de contenus en une activité structurée, responsable et capable de générer des opportunités durables.
Dans son mot de bienvenue, Hillary Dauer, porte-parole de l’Ambassade des États-Unis en RDC, a rappelé l’ambition de l’initiative.
« Creators Bomoko existe pour vous relier à des partenaires américains, à de nouvelles compétences et à une génération de créateurs qui avancent avec vous », a-t-il déclaré.
Du podcasting à l’éducation financière : renforcer les compétences des créateurs

Les échanges ont notamment débuté avec un atelier consacré au podcasting, modéré par Djuna Sambil avec Dominique Mpayi comme intervenant. La session a exploré les possibilités offertes par ce format pour développer son identité, approfondir ses sujets et fédérer une communauté.
La professionnalisation est également passée par l’éducation financière, avec le panel « Éducation financière pour les créateurs de contenu », modéré par Djuna Sambil, avec Ponpon Kalenga et Guy Mambueni de FINCA. Les discussions ont porté sur la gestion des revenus et la nécessité pour les créateurs d’envisager leur activité dans une logique structurée.
Marques et créateurs : construire des collaborations qui ont du sens
L’écosystème professionnel s’est également invité dans les échanges à travers une session consacrée aux sponsors, modérée par Do Nsoseme, avec notamment Marc Frère, directeur général de Hilton, et Rolande Songwa, manager Muskoka.
Cette séquence a mis en lumière la place des entreprises et des marques dans l’économie créative. Pour les créateurs, l’enjeu ne consiste plus seulement à construire une audience, mais aussi à comprendre les attentes des partenaires, leur image et la valeur qu’une collaboration peut créer pour les deux parties.
Bad buzz : la visibilité peut être rapide, la crédibilité se construit dans le temps
Le panel « Polémiques et contenus négatifs en ligne : est-ce vraiment payant ? », modéré par David Aradjabu, alias Monsieur Toleka, a posé la question de la viralité et de ses conséquences.

Mac Macklean a reconnu que la polémique peut générer de la visibilité, tout en distinguant celle-ci de la capacité à construire une véritable communauté.
« C’est payant comme c’est pas payant », a-t-elle résumé.
La créatrice a notamment souligné que le nombre d’abonnés ne garantit pas automatiquement les revenus ou les partenariats.

« Vous pouvez avoir des millions de followers et ne pas gagner de l’argent grâce aux réseaux sociaux », a-t-elle relevé.
Pour elle, le créateur doit d’abord travailler son image et son positionnement.
« Il faut d’abord bâtir son image et son prestige pour attirer des marques plus grandes », a-t-elle soutenu.

Jonathan Batulukisi, Head of Digital Communication chez Miteka Advertising, a pour sa part insisté sur la différence entre visibilité et crédibilité.
« La crédibilité, c’est des années, par exemple trois ans, et la visibilité, c’est trois jours », a-t-il souligné.
Dans l’évaluation d’un créateur, explique-t-il, les marques peuvent notamment regarder ses publications, les réactions de son audience, son engagement et son historique.

« Il est très important déjà, en commençant, de définir sa niche. Dans quoi tu veux te lancer ? Tu choisis », a-t-il conseillé.

Cédric Isengoma, graphic designer et créateur, a, lui, insisté sur la nécessité de savoir traiter un sujet d’actualité sans tomber dans l’attaque personnelle.
« Il faut juste avoir du tact et jouer sur ses propos », a-t-il conseillé.

Il a également rappelé que les propos tenus sous le coup de la colère peuvent avoir des conséquences plus larges que prévu.
« Il faut savoir mesurer ses propos et savoir quoi dire quand vous êtes en colère, parce que tu peux en insulter un seul, mais tu en blesses 100 d’autres », a-t-il insisté.
Liberté d’expression : créer, s’exprimer et assumer ses propos
La liberté d’expression a constitué un autre temps fort de cette première journée avec le panel « Liberté d’expression et réussite dans l’univers numérique », modéré par Yves Nsiala.

Melissa Sharufa Amisi a défendu une présence numérique fondée sur la liberté, mais aussi sur la responsabilité. Elle a notamment relevé que certains créateurs contribuent eux-mêmes aux réactions négatives qu’ils subissent lorsqu’ils produisent volontairement des contenus destinés à choquer.
« Très souvent, nous sommes aussi parfois à la base des critiques et des insultes que nous subissons sur les réseaux sociaux », a-t-elle expliqué.

Pour elle, la réussite numérique ne doit cependant pas conduire les jeunes à abandonner leur authenticité.
« Restez responsable, authentique, assumez vos propos », a-t-elle lancé.
Elle a également évoqué la nécessité de préserver une frontière entre présence publique et vie privée.
« Je ne publie pas ma vie privée sur les réseaux sociaux », a-t-elle précisé.

De son côté, Jonathan Gambi, directeur général de PEPELE NEWS, a ramené la discussion vers la responsabilité des médias numériques face à leur audience et aux différentes formes de pression.
« Il y a des gens qui nous encouragent tous les jours, mais ce sont ces mêmes lecteurs qui se sont réunis contre moi », a-t-il témoigné.

Gloire Babadi a, quant à lui, insisté sur la nécessité de donner du sens à la prise de parole. Pour lui, la liberté d’expression ne signifie pas nécessairement qu’il faut parler sur tout.
« Quand vous savez que vous n’avez pas de pertinence, dites rien », a-t-il déclaré.

Il a également défendu une conception réciproque du franc-parler.
« Le vrai franc-parler, c’est la capacité d’écouter le franc-parler des autres », a-t-il affirmé.
Monétisation : passer de l’audience à une véritable activité
La professionnalisation s’est poursuivie avec le panel « Monétisation : les étapes pour être en conformité », modéré par Dave Aradjabu, alias Monsieur Toleka.
Jimmy Elia, responsable administratif chez Jimmy Elia Sarl, a notamment distingué la publication occasionnelle de contenus d’une activité régulière visant à générer des bénéfices.

« Dès que vous commencez à publier le contenu régulièrement, avec comme objectif de faire de l’argent, de faire un bénéfice, vous exercez une activité commerciale », a-t-il expliqué.
Il a ainsi rappelé que la volonté de tirer régulièrement des revenus de son activité implique également de prendre en compte les exigences liées à la formalisation.
« Quand vous exercez une activité commerciale, il faut avoir un registre de commerce, une identification nationale, ainsi que d’autres documents », a-t-il précisé.

Gracy Omokoso, expert en marketing digital, entrepreneur, formateur et CEO de Streameex, a pour sa part expliqué le fonctionnement économique de la publicité sur les plateformes et l’importance du marché auquel s’adresse un contenu.
« Une plateforme comme YouTube est basée sur une régie publicitaire », a-t-il expliqué.

Il a également rappelé que les revenus d’un créateur ne se limitent pas à la publicité.
« Pour se faire de l’argent, il n’y a pas seulement la publicité », a-t-il rappelé.

« Il faudra avoir des statistiques qui vont réellement convaincre pourquoi une marque devrait travailler avec toi », a-t-il conseillé.
Monétiser sa créativité : le nombre d’abonnés ne suffit pas
Le panel « Monétiser sa créativité », modéré par Sarah Kela, a approfondi la relation entre créateurs, agences et marques.
Binja Basimike, fondatrice et directrice générale de Kivu Brand Architects, a expliqué que le choix d’un créateur dépend avant tout de la cohérence entre son profil, sa communauté et les objectifs de la campagne.

« Je regarde par rapport aux valeurs que vous représentez et qu’est-ce que je peux gagner. Et par rapport à votre image, est-ce que mon image sera protégée ? », a-t-elle expliqué.
Elle a aussi insisté sur la valeur professionnelle des contenus déjà publiés.
« Ce que tu fais, c’est vraiment ton CV », a-t-elle souligné.

Même une polémique passée ne constitue pas nécessairement, selon elle, un obstacle définitif.
« Je ne vais pas te juger à la base de ce que tu as fait avant », a-t-elle précisé.
Medie Senemona a, lui, mis l’accent sur la différenciation et la capacité des créateurs congolais à raconter leurs propres histoires. Avec une orientation notamment tournée vers le « corporate, educational content », il encourage les jeunes à sortir des contenus déjà largement reproduits.
« Ne faites pas comme tout le monde. Ne faites pas des blagues. Créez votre chose à vous. Soyez exceptionnel », a-t-il lancé.

Il défend également une présence numérique capable de valoriser le récit congolais au-delà des frontières.
« Raconter des histoires congolaises par des voix congolaises », a-t-il résumé.
Il encourage ainsi les créateurs à se différencier et à se rapprocher des agences et des entreprises.
Propriété intellectuelle : protéger la création pour en préserver la valeur

La question de la propriété intellectuelle a enfin constitué un autre axe majeur de la journée. Le panel « Protection et respect de la Propriété Intellectuelle », modéré par Sarah Kela, a réuni plusieurs intervenants autour d’un même enjeu : créer ne suffit pas, il faut également pouvoir identifier, prouver et défendre ses droits.
Me Yana Ndikulu, avocat au barreau de Kinshasa-Matete et créateur de contenus juridiques, a rappelé l’importance de faire reconnaître la qualité d’auteur.
« Il faut que je sois crédité comme étant l’auteur », a-t-il expliqué.
Il a également rappelé que le droit d’auteur protège différentes formes de créations intellectuelles.
« Le droit d’auteur, c’est le droit qui protège la création intellectuelle. Ça peut être une chanson, un film, même une danse, un roman », a-t-il rappelé.

À travers son propre témoignage, il a soulevé le paradoxe entre le désir de voir son contenu largement partagé et le risque de voir ce même contenu approprié par un tiers.
« Nous voulons être connus. Nous voulons que ma vidéo puisse faire 1 million de vues, 2 millions de vues, même 100 millions de vues. Mais dans quelles conditions ? », a-t-il relevé.
« L’auteur a le droit de vivre de son œuvre », a-t-il souligné.

Me Jolie Johanna Mugisa, avocate et ancienne conseillère au cabinet du ministre de la Culture et des Patrimoines, a apporté une dimension pratique à la question, en expliquant les réflexes à adopter lorsqu’un contenu est repris sans autorisation.
« Il ne faut pas paniquer lorsque vous constatez qu’on a volé vos contenus. La première démarche à faire, c’est de documenter d’abord ce qui a été volé et commencer à envisager la solution », a-t-elle conseillé.
Elle a notamment évoqué la possibilité de rechercher d’abord une solution amiable, de saisir la plateforme concernée et, lorsque le différend persiste, d’envisager d’autres recours.

La juriste a également insisté sur l’importance des contrats lorsque plusieurs personnes participent à une même création.
« Même si vous êtes des potes, si vous êtes des amis, lorsque vous voulez créer quelque chose ensemble, mettez-vous en tête déjà qui est propriétaire de quoi », a-t-elle recommandé.

Elizabeth Winter, avocate, a quant à elle mis l’accent sur la preuve et la conservation des traces de création.
« La chose la plus importante à faire en tant qu’innovateur ou créateur de contenu, c’est de garder des records, de très bons records de papier sur ce que vous faites dans votre entreprise », a-t-elle recommandé.

Elle a également invité les créateurs à connaître les règles propres aux différentes plateformes.
« Vous devez regarder les différentes plateformes et voir quelles sont leurs règles », a-t-elle conseillé.
Trois approches complémentaires ont ainsi émergé : connaître ses droits, conserver les preuves et savoir comment les faire respecter.
Des performances pour prolonger la création au-delà des panels
Creators Bomoko a également fait place aux performances artistiques, avec un mix de DJ Salah, des fashion shows de Ndaku Ya La Vie est Belle et d’IRMA, des prestations de slam de Guitare Apphie, Benk, Bila Poète et Ange Michael, ainsi que de l’humour avec Ken Guelord et un concert de Nadia Yombisa.
Cette programmation a illustré la diversité des formes de création mises en avant par cette première édition, de la mode à la musique, en passant par le slam et l’humour.
Une première journée tournée vers la structuration de l’écosystème
Pour évoluer dans l’économie numérique, le créateur doit certes savoir produire du contenu, mais également comprendre son audience, définir son positionnement, gérer ses revenus, préserver sa réputation, connaître ses droits et construire des relations professionnelles avec les marques et les autres acteurs de l’écosystème.
La viralité peut offrir une visibilité rapide. Elle ne constitue toutefois qu’un élément d’un parcours plus large, dans lequel la crédibilité, la régularité, la responsabilité et la capacité à transformer son travail en valeur occupent une place importante.
La première édition de Creators Bomoko se poursuit ce samedi 19 septembre 2026 au Musée national de la RDC, avec une deuxième journée consacrée notamment à la protection des activités et entreprises en ligne, au développement de la marque personnelle, à l’avenir de l’accès à l’Internet mobile en RDC, aux collaborations pour faire croître le marché et à la transformation des abonnés en clients.

Après avoir posé les bases d’une création plus structurée et consciente de ses responsabilités, Creators Bomoko entend poursuivre les discussions autour de l’innovation, des compétences, de la création de valeur et des opportunités offertes par l’économie numérique congolaise.
Lydia Mangala


