De la compréhension des résolutions 1325 et 2250 aux techniques de reportage sensible aux conflits, en passant par la lutte contre les discours de haine, la désinformation et la participation de façade, deux jours de formation ont placé les professionnels des médias face à la responsabilité d’informer sans attiser les tensions et contribuer à faire des jeunes de véritables acteurs de paix en RDC.
Organisé par le Secrétariat Technique National de mise en œuvre de la Résolution 2250 (STN-2250), l’atelier de renforcement des capacités des professionnels des médias s’est achevé le mercredi 19 août 2026 à la salle de conférence Kimia/MONUSCO-UTEX, à Kinshasa, réunissant journalistes et autres professionnels des médias pour faire du traitement médiatique de la jeunesse, de la paix et de la sécurité un véritable levier de cohésion sociale.
La première journée, tenue mardi 18 août, avait permis aux participants de poser les bases de l’agenda Jeunesse, Paix et Sécurité (JPS). Trois modules avaient été développés notamment la compréhension de la Résolution 2250 et de son importance dans le contexte congolais, l’articulation entre les agendas Jeunesse, Paix et Sécurité et Femmes, Paix et Sécurité (FPS), ainsi que les techniques de reportage sensible aux conflits et à la jeunesse.
Adoptée en 2015, la Résolution 2250 reconnaît le rôle central des jeunes dans la prévention et la résolution des conflits, la consolidation et le maintien de la paix. Son agenda repose sur cinq piliers : participation, protection, prévention, partenariats, désengagement et réinsertion. En RDC, cette dynamique s’est notamment concrétisée par la mise en place du STN-2250 et l’adoption, en 2022, du Plan d’Action National 2250, faisant du pays le troisième au monde et le premier pays francophone à se doter d’un tel instrument.
Mais connaître le cadre institutionnel ne suffit pas. L’enjeu de l’atelier était aussi de réfléchir à la manière dont ces engagements peuvent trouver leur place dans les médias. La couverture des questions liées à la jeunesse, à la paix et à la sécurité demeure encore trop souvent ponctuelle ou essentiellement descriptive, alors que les médias disposent d’une capacité considérable à influencer les perceptions, à déconstruire les stéréotypes et à donner de la visibilité aux initiatives positives portées par les jeunes.
La deuxième journée a ainsi déplacé la réflexion vers les pratiques concrètes des rédactions. Avec David Fundi Sumaili, coordonnateur de la section Communication stratégique et sensibilisation sociale de la MONUSCO, les participants ont abordé la lutte contre les discours de haine et la désinformation, deux phénomènes particulièrement préoccupants dans les contextes de crise et de conflit.
Les médias doivent apprendre à informer sans devenir des amplificateurs de la haine

David Fundi a rappelé que le journaliste ne peut plus considérer son rôle comme une simple transmission mécanique de déclarations et d’informations. Chaque titre, chaque image, chaque source et chaque extrait d’interview peut contribuer à apaiser une situation ou, au contraire, à renforcer les tensions.
« Il faut dénoncer les discours de haine, il faut les combattre. Et j’ajouterai : il faut respecter la déontologie », a-t-il insisté.

Pour lui, les professionnels des médias doivent notamment éviter d’offrir une tribune disproportionnée à ceux qui cherchent à opposer les communautés.
« Nous ne devons pas offrir des tribunes aux marchands de haine. On doit parler à tous, mais nous devons vraiment protéger nos plateformes journalistiques », a-t-il exhorté.

L’intervention a également permis aux journalistes de se familiariser avec les critères de Rabat, qui permettent d’apprécier la gravité d’un discours potentiellement constitutif d’une incitation à la haine, à la discrimination ou à la violence. Le contexte, l’auteur, l’intention, le contenu et la forme du discours, sa portée ainsi que la probabilité qu’il entraîne effectivement un préjudice figurent parmi les éléments à examiner.
Une vigilance qui prend une importance particulière dans un environnement numérique où une déclaration prononcée devant quelques personnes peut, en quelques minutes, atteindre des milliers, voire des millions d’utilisateurs.
David Fundi a surtout appelé les journalistes à changer le regard porté sur la jeunesse.
« La résolution ne veut plus que les jeunes soient dans les conflits. La résolution veut que les jeunes soient acteurs de paix », a-t-il rappelé.

Cette exigence rejoint directement l’esprit de la Résolution 2250, celui de ne plus présenter les jeunes uniquement comme victimes, personnes vulnérables ou acteurs de violence, mais raconter également ceux qui construisent la paix, travaillent à la cohésion sociale, sensibilisent leurs communautés et proposent des solutions.
Vérifier avant de publier devient une responsabilité dans les processus de paix

Cette responsabilité journalistique s’est poursuivie avec Lech Walassa, journaliste à Radio Okapi et membre de la section Communication stratégique et sensibilisation sociale de la MONUSCO, qui a consacré son intervention au fact-checking et aux outils de signalement.
Il affirme affirmé qu’une information ne devient pas vraie parce qu’elle circule beaucoup.
« Les techniques du fact-checking sont basées sur le journalisme », a-t-il rappelé.

Il a invité les professionnels à retrouver les réflexes fondamentaux du métier entre autres identifier la source, comprendre son intérêt, vérifier le contexte, confronter les informations et distinguer les faits des opinions.
L’intervenant a notamment attiré l’attention sur la malinformation, les images sorties de leur contexte et les contenus anciens recyclés pour donner l’impression qu’ils correspondent à un événement récent. Dans un univers où les vidéos et photographies circulent à une vitesse considérable, il a présenté plusieurs outils susceptibles d’accompagner le travail des journalistes, parmi lesquels Google Lens, InVID, les recherches avancées, les métadonnées et YouTube Data Viewer.

L’arrivée massive des contenus générés ou manipulés par l’intelligence artificielle constitue désormais un autre défi. Les deepfakes, capables de reproduire une voix, un visage ou des gestes pour faire dire à une personne ce qu’elle n’a jamais dit, imposent aux journalistes de ne plus se fier à la seule apparence d’une vidéo.
Lech Walassa a également expliqué le rôle d’outils de veille tels que Brandwatch, tout en rappelant qu’un outil de monitoring ne détermine pas à lui seul la véracité d’une information. L’analyse journalistique demeure indispensable.
Dans le même esprit, le signalement sur les plateformes numériques doit être utilisé avec discernement. Signaler un contenu ne signifie pas censurer une opinion, mais attirer l’attention sur une publication susceptible de violer les règles de la plateforme, notamment lorsqu’elle relève de la désinformation, de la haine ou de l’incitation à la violence.
Donner la parole aux jeunes ne suffit plus, il faut que leur parole compte
Le troisième temps fort de la journée a été consacré à la participation de façade, avec Lievine Mbuinga, journaliste et rédactrice en chef adjointe à Radio Okapi.
Son intervention a posé une question essentielle : à quoi sert la présence des jeunes dans les espaces de dialogue si leur parole ne produit aucun effet ?

« Il faut donc passer d’une logique de participation symbolique à une participation effective des jeunes, où les jeunes peuvent non seulement s’exprimer, mais aussi contribuer à la conception, au suivi et à l’évaluation des décisions qui concernent leur avenir », a-t-elle plaidé.
Pour la journaliste, le même principe doit guider le travail des médias. Il ne suffit pas d’inviter un jeune pour pouvoir affirmer que la jeunesse a été représentée. Les rédactions doivent rechercher les jeunes qui proposent des solutions, travaillent dans leurs communautés, participent à la médiation, à la sensibilisation, à la cohésion sociale ou à la prévention des conflits.

« Les jeunes ne doivent pas être considérés uniquement comme des personnes à protéger ou à sensibiliser, ils doivent être considérés comme des acteurs de la paix », a-t-elle souligné.
Cette approche suppose également de revoir les pratiques de sélection des sources. Sur un sujet concernant la jeunesse, les médias ne devraient pas systématiquement parler des jeunes sans parler avec eux. Leur expérience, leur expertise et leurs propositions doivent pouvoir structurer les récits qui les concernent.

Lievine Mbuinga a par ailleurs rappelé que l’exigence éthique reste incontournable, particulièrement dans les environnements fragiles. Vérification, exactitude, équilibre, respect des personnes et des sources, choix des mots et contextualisation doivent continuer à guider la production journalistique.
La formation doit maintenant quitter la salle pour entrer dans les rédactions

La dernière séquence de l’atelier a été consacrée au rôle du point focal média, présenté par Anna-Jacquie Kitoga, Coordonnatrice du STN-2250.
L’objectif est de transformer les journalistes formés en relais permanents de l’agenda JPS au sein de leurs médias. Pour la Coordonnatrice, la formation ne doit pas rester une expérience ponctuelle mais elle doit se traduire par une présence régulière de ces questions dans les choix éditoriaux.
« Vous êtes les ponts entre nous et vos médias sur la question de l’agenda Jeunesse, Paix et Sécurité », a-t-elle lancé aux participants.

Le point focal est appelé à surveiller l’actualité liée à l’agenda JPS, à proposer des sujets en conférence de rédaction, à identifier les initiatives portées par les jeunes et à accompagner la production de reportages, portraits, enquêtes et contenus numériques.
« Nous devons surveiller l’actualité de l’agenda Jeunesse, Paix et Sécurité. Nous devenons comme des veilleurs des médias sur la question de l’agenda Jeunesse, Paix et Sécurité », a-t-elle expliqué.

Mais cette fonction ne doit pas reposer sur une seule personne. Anna-Jacquie Kitoga a insisté sur la nécessité de transmettre les connaissances à d’autres journalistes afin que la dynamique survive aux changements professionnels.
« Ce que nous avons aujourd’hui comme formation, nous devons continuer d’abord nous-mêmes à approfondir notre formation, mais également à former quelqu’un d’autre dans notre milieu », a-t-elle recommandé.

Le STN-2250 entend ainsi mettre en place un groupe réunissant les journalistes formés afin de poursuivre les échanges, partager des ressources et réfléchir à des productions communes.
Des salles de formation aux salles de rédaction, un même défi demeure
En clôturant les travaux, David Fundi a de nouveau insisté sur l’importance de l’humilité et de l’apprentissage permanent dans le métier de journaliste. Il a surtout appelé les participants à transformer les acquis de ces deux jours en décisions concrètes au sein de leurs rédactions.
Son souhait est de voir émerger, dans les médias congolais, des espaces clairement consacrés aux agendas Femmes, Paix et Sécurité et Jeunesse, Paix et Sécurité.
« Il faut qu’il y ait un petit coin pour la 1325, un petit coin pour la 2250 », a-t-il plaidé, avant d’encourager les participants à désigner des points focaux dans leurs médias.
Il n’est plus question de connaître uniquement les deux résolutions internationales mais plutôt de modifier progressivement la manière de choisir les sujets, les sources, les mots et les images, de vérifier avant de partager, de ne pas amplifier les discours de haine, de raconter les initiatives positives et surtout de considérer les jeunes comme des interlocuteurs capables de contribuer aux solutions.
Au terme de ces deux journées, le message adressé aux professionnels des médias est que l’agenda Jeunesse, Paix et Sécurité ne doit pas rester dans les documents institutionnels ni dans les salles de formation. Il doit désormais trouver sa place dans les conférences de rédaction, les reportages, les émissions, les enquêtes et les plateformes numériques.

À travers la mise en place de points focaux, la création d’un réseau de journalistes et le développement de productions médiatiques consacrées à la jeunesse, à la paix et à la sécurité, le STN-2250 entend inscrire cette dynamique dans la durée. Une ambition qui place les médias devant le choix d’être de simples témoins des crises ou devenir, par la qualité de leur travail, des acteurs de prévention, de cohésion et de construction de la paix en République démocratique du Congo.
Lydia Mangala


