Enfin un succès. Tous satisfaits, fiers d’eux-mêmes et confiants dans l’avenir… Depuis la signature de l’accord de paix entre la République démocratique du Congo (RD Congo) et le Rwanda, avec la bénédiction de Donald Trump, qui a salué la performance de Massad Boulos, le beau-père de sa fille Tiffany, le bombardement de l’Iran a été éclipsé, tout comme l’abandon de l’allié ukrainien et le soutien à Israël dans sa guerre génocidaire contre Gaza.
Le président des États-Unis, qui convoite toujours le prix Nobel de la paix, a parrainé cet accord longtemps jugé impossible. Il devrait déboucher sur l’arrêt des hostilités et la prise en compte des revendications de chacun, à savoir le respect de l’intégrité territoriale de la RD Congo et la neutralisation des groupes hostiles au régime de Kigali, ces Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR) composées de descendants des génocidaires hutus de 1994 et toujours présentés comme une menace par Kigali.
Les États-Unis devraient trouver leur compte dans ce « deal à la Trump » : Kinshasa a fait miroiter l’accès à des ressources minières encore non exploitées, dont le lithium de Manono et le coltan du Nord-Kivu. Il a été rappelé que le corridor de Lobito, un chemin de fer en construction doublé d’une route, devrait permettre d’exporter vers l’Atlantique la production minière du Katanga et de l’est de la RD Congo. S’ajoutant à l’arrivée d’entreprises étatsuniennes dans les provinces minières, ce nouvel axe commercial aurait pour objectif de briser le monopole chinois sur les matières stratégiques actuellement exportées via l’océan Indien.
Homme d’affaires avisé et controversé, Donald Trump semble avoir préféré le « grossiste » congolais qui lui faisait des « prix d’ami » au « détaillant » rwandais qui, depuis des années, conditionne et revend des matières premières notoirement extraites chez son voisin puis conditionnées dans les fonderies de Kigali. Le deal a brutalement rappelé une réalité que vient encore de souligner le dernier rapport des experts de l’ONU : le président Paul Kagame considère l’est de la RD Congo comme une zone conquise. Au vu de cette évidence, qui n’avait pas empêché l’Union européenne de conclure avec Kigali un partenariat stratégique sur les matières premières, le Rwanda s’est vu prier de retirer des troupes dont le président Paul Kagame avait juré ses grands dieux… qu’elles ne s’y trouvaient pas.
Une compensation de taille a cependant été accordée à Kigali : outre la gestion conjointe des parcs nationaux, c’est au départ du Rwanda que les minerais de la RD Congo continueraient à être traités et exportés. Autrement dit, c’est à l’étranger que serait engrangée la plus value des ressources minières congolaises (à laquelle s’ajouterait la manne touristique).
L’exportation de minerais à l’état brut rappelle le pacte colonial d’autrefois, lorsque le cuivre et l’uranium étaient extraits du Katanga pour être traités en Belgique. En outre, aujourd’hui comme au siècle dernier, aucune compensation n’a été envisagée pour les victimes civiles congolaises, les quelque 7 000 civils tués depuis la conquête de Goma en janvier et les sept millions de déplacés depuis le retour du M23 qui ne peuvent même plus compter sur le soutien de l’USAID.
Si les Étatsuniens ont forcé tout le monde à jouer cartes sur table en gardant pour eux les meilleurs atouts, les deux protagonistes poursuivront-ils dans cette voie ? Le président congolais Félix Tshisekedi se félicite du succès diplomatique engrangé par sa ministre des Affaires étrangères, Thérèse Kayikwamba Wagner, dont le talent a fait bouger les lignes.
Mais la réalité a d’autres facettes. Les Hutus rwandais (au sein des FDLR) et leurs voisins burundais font plus que collaborer avec l’armée congolaise, souvent défaillante : ils se portent en première ligne contre leurs éternels adversaires, les combattants tutsis soutenus par Kigali. En outre, le président congolais, qui souhaiterait prolonger son mandat au-delà de 2028, a besoin d’un succès diplomatique à son actif, et les apparences d’un accord pourraient lui suffire.
Quant au sort du M23, ce mouvement armé composé de Tutsis congolais formés à l’école rwandaise, l’accord se contente de renvoyer les protagonistes vers les négociateurs habituels, à Doha, au Qatar, voire à Luanda, en Angola, à condition que le président angolais João Lourenço ne soit pas échaudé d’avoir été tenu à l’écart. Malgré quelques remarques désobligeantes de Donald Trump, aucune mesure contraignante ne semble avoir été prise à l’encontre du mouvement rebelle M23, qui gère les territoires conquis avec la brutalité d’une force d’occupation.
Depuis Bukavu, Goma, Masisi, Kalehe, loin des joutes diplomatiques, un seul cri nous parvient : « Et nous, maintenant ? Qu’allons-nous devenir ? Nous sommes privés de tout… » Nos interlocuteurs précisent :
« Dans les quartiers de Goma et de Bukavu, ils [les membres du M23, NDLR] multiplient les rafles, abattent des suspects en pleine rue. Les hommes du M23 procèdent à des “échanges” [sic] de population, ramenant au Rwanda des groupes de Hutus présents depuis 1994, installant des Tutsis venus du Rwanda et présentés comme d’anciens réfugiés jadis chassés de leurs terres. » Ils ajoutent :
L’économie n’a pas redémarré car les banques sont toujours bloquées par Kinshasa, tandis que les nouveaux venus se sont emparés d’outils économiques : l’usine de thé de Kalehe, dans le Sud-Kivu, a été démantelée et relocalisée à Goma, l’école dite du Cinquantenaire, censée former de futurs pilotes ou contrôleurs aériens, a été pillée avec méthode, et son matériel a traversé la frontière. Les stocks de cobalt de Rubaya (l’une des plus grandes mines du pays) ont été siphonnés, à Walikale, le pillage a pu être stoppé car les propriétaires de la mine étaient étatsuniens…
Autrement dit, même si certains éléments du M23 peuvent faire valoir leur légitimité d’anciens réfugiés désireux de regagner des terres congolaises dont ils avaient été chassés du temps de Mobutu Sese Seko ou lors de l’arrivée des réfugiés hutus après le génocide des Tutsis, leur comportement suscite un ressentiment inspiré par la réalité quotidienne. Alors qu’il rêvait de regagner Kinshasa un jour, Corneille Nangaa, à la tête de l’Alliance Fleuve Congo, et même Joseph Kabila, qui a multiplié les consultations en zone occupée, risquent d’être considérés comme des collaborateurs des forces d’occupation.
Face à la brutalité des faits, seuls les représentants des Églises (catholique, protestantes, de réveil) croient encore qu’une autre réalité demeure possible : s’entretenant avec tous les acteurs, ils maintiennent la pression. Près de soixante-cinq ans ans après l’assassinat de Patrice Lumumba, en janvier 1961, ils préconisent une « solution congolaise », c’est-à-dire un pacte social issu des dialogues qui se noueront au niveau des paroisses, des églises et des temples afin de définir, à la base, les conditions du « vivre-ensemble ». Jusqu’à présent, le principal atout des « hommes de Dieu » c’est que leur autorité morale demeure incontestée à travers le pays et qu’ils sont portés par la foi plus que par l’opportunisme et les appétits d’ordre économique.


