Alors que les pourparlers de paix entre la République Démocratique du Congo et la République du Rwanda se poursuivent sous la médiation des États-Unis et l’observation du Qatar, une déclaration conjointe a été rendue publique le mercredi 18 juin 2025.
Elle fait suite à la Déclaration de principes signée le 25 avril 2025, et résume les engagements pris au terme des discussions entre les équipes techniques des deux pays à Washington.
Dans une prise de parole ferme et lucide, le Prix Nobel de la Paix, Denis Mukwege a réagi à cette annonce en exprimant de profondes réserves. Il alerte sur une approche diplomatique jugée floue, partiale et susceptible d’encourager l’impunité.
Pour le Dr Mukwege, cette tentative de résolution du conflit, bien que louable en apparence, risque de se faire au détriment de la justice, de la mémoire des victimes et des droits fondamentaux du peuple congolais.
Une déclaration conjointe jugée trop vague et insuffisante
Saluant l’intention de mettre fin aux souffrances des populations civiles, Denis Mukwege déplore néanmoins le manque de clarté et de profondeur de la déclaration conjointe.
Il note qu’elle se contente d’énumérer des engagements généraux notamment la cessation des hostilités, le désarmement, retour des réfugiés, le mécanisme de coordination, le cadre d’intégration économique, sans aller à l’essentiel c’est-à-dire la reconnaissance claire de l’agression et la responsabilisation des auteurs.
« Un accord qui élude la reconnaissance de l’agression de la RDC par le Rwanda revient à légitimer le pillage de nos ressources naturelles et à offrir une prime à l’agresseur », s’est-il exprimé.
Il regrette que cette déclaration laisse planer une impression de coopération économique entre la victime et son agresseur, sans aucune réparation ni justice, comme si les crimes du passé pouvaient être effacés au nom d’un partenariat économique.
La justice comme fondement d’une paix durable
Dénis Mukwege insiste sur un principe qu’il ne cesse de défendre depuis des décennies : sans justice, il ne peut y avoir de paix authentique ni durable.
Pour lui, toute solution politique ou diplomatique doit intégrer les mécanismes de justice transitionnelle.
« La paix ne peut se réduire à faire taire les armes, à obtenir un armistice et à faire du business », a-t-il insisté.
« Pour être juste et durable, elle ne peut faire l’économie de la justice, du respect des droits humains et du droit international », a-t-il ajouté.
Le prix Nobel de la Paix appelle donc à replacer la vérité, la mémoire et les réparations au cœur des négociations.
Il avertit que toute tentative de pacification qui ignorerait les souffrances endurées par les populations congolaises ne serait qu’un mirage, voué à échouer.
L’oubli des prescriptions claires de l’ONU
Mukwege rappelle également que la déclaration conjointe de Washington omet de faire référence à la résolution 2773 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée en février 2025.
Celle-ci, pourtant contraignante, exigeait un cessez-le-feu immédiat, le retrait des troupes rwandaises de la RDC, la fin de leur soutien au M23, ainsi que le démantèlement des structures illégales dans les zones occupées.
En négligeant ce fondement juridique, les pourparlers en cours compromettent la légitimité même de la médiation, juge le Dr Mukwege.
« Envisager une intégration économique et une cogestion des ressources naturelles avec un État agresseur à la base du pillage systématique des ressources minières et de millions de morts, sans parler de justice et de réparations, est inconcevable pour la population congolaise », a-t-il prévenu.
Un processus opaque, non inclusif, à repenser
Autre point d’inquiétude soulevé par Denis Mukwege est le manque de transparence et d’inclusivité dans le processus.
Il critique une médiation technique menée à huis clos, sans réelle consultation des parties prenantes congolaises, ni participation significative de la société civile, des femmes ou des jeunes.
« Nous lançons un appel à la transparence et à l’inclusivité », affirme-t-il.
Pour lui, ignorer les voix des premières victimes du conflit revient à reproduire les erreurs du passé.
« La justice, la vérité et les réparations constituent des préconditions à la réconciliation et à la cohabitation pacifique au sein des pays des Grands Lacs africains », a-t-il précisé.
Pas de paix sans mémoire des victimes
Enfin, Denis Mukwege appelle la communauté internationale à ne pas tourner la page trop vite sur les crimes qui ont marqué l’Est de la RDC entre autres les massacres, les viols systématiques, les déplacements massifs de populations.
Pour lui, toute négociation qui ferait abstraction de ces drames constituerait une trahison envers les millions de Congolais qui continuent d’attendre la justice.
« Aucun accord ne doit passer sous silence les massacres à grande échelle qu’a subis la population civile congolaise, les viols commis sur des centaines de milliers de femmes, et les déplacements forcés de millions de personnes », martèle-t-il avec gravité.
Face à une situation géopolitique complexe et un processus diplomatique en cours, Denis Mukwege rappelle que la paix n’est pas une fin en soi, mais un chemin qui exige vérité, justice et respect de la dignité humaine.
Son message est que l’agression ne doit jamais être récompensée, et les crimes ne doivent jamais être oubliés.
La communauté internationale, les autorités congolaises et les médiateurs doivent écouter cet appel. Sans cela, les négociations actuelles risquent de déboucher sur une paix bancale, construite sur le silence des armes mais sur le vacarme assourdissant de l’injustice.
Lydia Mangala


