Le vendredi 27 juin 2025, à Wolubilis de Bruxelles, le docteur Denis Mukwege, Prix Nobel de la paix 2018, a tenu un discours puissant et bouleversant à l’occasion d’une soirée-concert dédiée à la paix en République démocratique du Congo.
Face à un public venu soutenir les actions de l’hôpital de Panzi, il a livré une analyse lucide et sans concession sur la situation dramatique à l’Est de la RDC et sur l’accord de paix signé le même jour entre Kinshasa et Kigali.
Mettant en garde contre les compromissions politiques et économiques, il a exhorté les Congolais à se lever pour défendre leur souveraineté.
Une soirée pour la paix, un discours de vérité
Alors que le pays s’apprête à commémorer le 65e anniversaire de son indépendance, le docteur Mukwege a ouvert son intervention sur un constat amer.
Il a d’emblée rappelé le paradoxe d’un pays indépendant sur le papier, mais toujours sous emprise.
« J’aurais pu vous parler du fait que notre pays n’est toujours pas réellement indépendant », a-t-il déclaré, avant de citer le pape François :
« après le colonialisme politique, un colonialisme économique, tout aussi asservissant, a été déclenché ».
« Il ne s’agit pas d’une république, car la chose publique n’a jamais été la préoccupation de nos dirigeants. Elle n’a rien de démocratique car les citoyens sont pris en otage par leur propre gouvernement », a-t-il dénoncé l’hypocrisie du système politique en place.
Un accord de paix sous haute critique
Le Prix Nobel a longuement commenté l’accord de paix signé ce même 27 juin 2025 entre la RDC et le Rwanda, sous l’égide des États-Unis.
Il s’est montré extrêmement sceptique quant à sa légitimité et son efficacité.
« Une paix juste et durable ne peut se faire à n’importe quel prix », a-t-il martelé, soulignant le manque de transparence et d’inclusivité du processus.
« Nos craintes semblent avoir été fondées car cet accord ne se base pas sur la reconnaissance qu’il y a un État agresseur et un pays agressé », a-t-il averti.
Selon Mukwege, l’accord entérine l’impunité du Rwanda et consacre la démission du gouvernement congolais face à une guerre d’occupation qui dure depuis trois décennies.
« En signant cet accord, le régime de Kinshasa a abandonné sa souveraineté aux mains des forces d’agression », a-t-il accusé.
Des concessions lourdes de conséquences
Loin de garantir la paix, l’accord est perçu par Mukwege comme un moyen de légitimer la présence militaire rwandaise sur le sol congolais.
« L’agresseur non sanctionné pourra donc poursuivre ses opérations dans les Kivus, avec l’aval du gouvernement congolais », a-t-il dénoncé.
Il s’inquiète aussi des volets économiques de l’accord, qui prévoient une cogestion des ressources minières avec le Rwanda :
« Sous couvert de coopération économique, les minerais congolais seront exportés à l’état brut vers le Rwanda », a-t-il expliqué.
« L’État rwandais agresseur-pilleur bénéficiera donc, avec le blanc-seing de Kinshasa, des bénéfices de la valeur ajoutée des minerais congolais, dans une logique extractiviste néocoloniale », a-t-il renchéri.
Un appel au sursaut patriotique
Face à cette « trahison », le Dr Mukwege a lancé un vibrant appel à la mobilisation citoyenne et à la vigilance constitutionnelle.
« Comment accepter d’abandonner notre souveraineté ? Comment accepter de légitimer l’occupation d’un pays agresseur ? » a-t-il interrogé avec force.
Il a rappelé que, selon la Constitution congolaise, tout accord engageant la souveraineté nationale ou les ressources doit être soumis à l’Assemblée nationale.
« Dans l’éventualité où nos autorités ne respectent ni la Constitution, ni le droit international, nous serons contraints d’appeler le peuple à une véritable révolution démocratique », a-t-il prévenu.
Une critique de l’approche diplomatique américaine
Mukwege a également pointé du doigt le rôle des puissances occidentales, notamment des États-Unis, qui ont privilégié une démarche bilatérale au détriment d’une solution multilatérale inclusive.
« La conclusion d’un accord bilatéral n’aura pas vocation à consolider une paix durable », a-t-il regretté.
« Nous exhortons les acteurs impliqués à assortir les appels au cessez-le-feu d’un calendrier ferme et de sanctions fortes en cas de non-respect » a-t-il poursuit.
Une lueur d’espoir : la justice comme condition de la paix
Pour Mukwege, une paix réelle passe par la justice et la reconnaissance des crimes. Il appelle à revitaliser l’Accord-cadre d’Addis-Abeba et à organiser une conférence internationale de haut niveau.
« Le chemin de la paix dans la région des Grands Lacs africains reste possible, si et seulement si les efforts en cours sont animés par la bonne foi », a-t-il souligné.
« J’ignore s’il y aura encore de nombreuses occasions de commémorer notre fête nationale le 30 juin. Je compte sur vous pour inverser le cours de cette histoire tragique. Debout Congolais, et marche pour ta liberté » a-t-il conclu son discours avec un ton grave mais résolu, interpellant la conscience nationale.
Dans ce discours empreint de gravité et de lucidité, Denis Mukwege n’a pas mâché ses mots.
Il a posé un diagnostic clair : tant que la justice ne sera pas rendue aux victimes, tant que les intérêts économiques primeront sur les droits humains, la paix restera une chimère.
En appelant à la résistance démocratique, il a ravivé une flamme de dignité dans le cœur de celles et ceux qui, en RDC et ailleurs, refusent de courber l’échine.
Lydia Mangala


