Les défenseurs des droits humains évoluent aujourd’hui dans un environnement de plus en plus numérisé, mais aussi de plus en plus exposé aux risques. C’est le principal message porté par Me Frédéric Kwamba Tshilenge, avocat au Barreau de Kinshasa-Gombe, membre du Groupe d’intervention judiciaire de l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT) et partenaire technique du programme PIR-DDH, lors d’un atelier consacré à la sécurité numérique organisé par Afia Mama ASBL et l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), le vendredi 12 juin au Silikin Village.
Entre cybermenaces, surveillance, protection des données et controverses autour du Code du numérique, l’avocat a plaidé pour une meilleure protection des acteurs engagés dans la défense des libertés fondamentales.

Devant des participants venus de différentes provinces du pays, l’avocat a dressé un constat sans détour sur la réalité quotidienne des défenseurs des droits humains.
« Nous évoluons aujourd’hui dans un environnement où la technologie est devenue un outil essentiel de documentation, de mobilisation et de plaidoyer. Mais cette même technologie expose les défenseurs à des risques accrus : surveillance, piratage, intimidation numérique, manipulation des données ou encore poursuites judiciaires liées à l’usage des outils numériques », a-t-il déclaré.
Selon lui, la digitalisation du travail des organisations de défense des droits humains a créé de nouvelles opportunités de documentation et de plaidoyer, mais elle a également multiplié les vulnérabilités.
Pour Me Frédéric Kwamba, la sécurité numérique ne peut plus être considérée comme une simple compétence complémentaire.
« Renforcer nos capacités en sécurité numérique n’est pas un luxe. C’est une condition de survie professionnelle, mais aussi un devoir éthique envers les victimes que nous accompagnons », a martelé l’avocat.

Au cours de son exposé, il a identifié plusieurs menaces auxquelles les défenseurs sont régulièrement confrontés entre autres surveillance des communications, piratage des comptes électroniques, intrusion dans les appareils numériques, campagnes de désinformation ou encore atteintes à la réputation destinées à discréditer des militants ou leurs organisations.
« La surveillance peut viser vos communications, vos déplacements, vos réseaux sociaux ou vos appareils. Elle peut provenir d’acteurs étatiques, de groupes armés ou encore d’acteurs privés malveillants », a-t-il précisé.
L’une des parties les plus marquantes de son intervention a concerné l’application du Code du numérique adopté en RDC en 2022.
Sans remettre en cause la nécessité de lutter contre la cybercriminalité, Me Frédéric Kwamba estime que certaines dispositions du texte peuvent avoir des conséquences préoccupantes sur le travail des défenseurs des droits humains.
« Cette loi a essayé de renforcer la sécurité numérique, mais en même temps elle affaiblit le travail des défenseurs des droits humains », a-t-il affirmé.
Pour illustrer ses inquiétudes, il a évoqué un dossier qu’il suit actuellement devant la justice congolaise.
« Au moment où je vous parle, je défends un défenseur des droits humains poursuivi sur la base du Code du numérique uniquement parce qu’il a transmis à une autre personne une vidéo diffusée publiquement par TV5 Monde Afrique », a expliqué Me Frédéric Kwamba.

« Il est actuellement détenu et nous attendons de voir comment la justice va se prononcer sur cette affaire », a-t-il ajouté.
L’avocat estime que cette procédure soulève de nombreuses interrogations sur l’interprétation de la notion de « fausse information » prévue par l’article 360 du Code du numérique.
« Une information peut être vraie et faire mal. Une information peut être désagréable sans être fausse. La loi parle de fausse information et non d’information dérangeante », a-t-il insisté.
Me Frédéric Kwamba a rappelé que les droits fondamentaux consacrés par la Constitution congolaise demeurent applicables dans l’espace digital.
« La liberté d’expression, le droit à l’information, la liberté d’association et la protection de la vie privée sont garantis par la Constitution. Ces droits s’appliquent également dans l’espace numérique », a-t-il souligné.
Il a également cité plusieurs instruments internationaux ratifiés par la RDC, notamment la Déclaration des Nations unies sur les défenseurs des droits humains de 1998, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques ainsi que la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples.

Selon lui, ces textes reconnaissent clairement le droit de rechercher, de recevoir et de diffuser des informations relatives aux droits humains.
Me Frédéric Kwamba a également exprimé des préoccupations concernant certaines dispositions de la loi congolaise sur les défenseurs des droits humains, notamment l’obligation d’enregistrement individuel auprès des institutions compétentes et la transmission périodique de rapports d’activités.
« Le travail que nous faisons exige parfois le plus haut niveau de confidentialité. Nous devons protéger les victimes, leurs données et nos sources. Certaines obligations peuvent mettre cette sécurité en péril », a déclaré l’avocat.
Il estime que l’obligation de transmettre certaines informations sensibles peut entrer en contradiction avec les impératifs de protection des victimes et le devoir de confidentialité qui incombe aux défenseurs.
« Il ne faut pas que l’État nous impose des mécanismes qui risquent d’exposer les personnes que nous protégeons. Une simple fuite d’information peut mettre une vie en danger », a averti Me Kwamba.
L’expert a également consacré une partie importante de son intervention aux mesures concrètes permettant de renforcer la résilience numérique des organisations et des militants.
Parmi les recommandations formulées figurent l’utilisation de mots de passe robustes et uniques, l’activation systématique de la double authentification, le chiffrement des appareils, les mises à jour régulières des logiciels ainsi qu’une vigilance accrue face aux tentatives d’hameçonnage.
« Le risque zéro n’existe pas. Mais nous pouvons réduire considérablement notre vulnérabilité grâce à de bonnes pratiques numériques », a-t-il expliqué.

Il a notamment mis en garde contre les escroqueries utilisant les services de mobile money, illustrant son propos par plusieurs cas concrets rencontrés dans sa pratique professionnelle.
Revenant sur son expérience au sein du programme PIR-DDH, Me Kwamba a insisté sur l’importance de créer des réseaux de solidarité entre défenseurs des droits humains à travers le pays afin de mieux répondre aux situations d’urgence et aux risques sécuritaires.
Il a également encouragé les participants à développer des mécanismes collectifs de protection et à renforcer leur collaboration avec les organisations nationales et internationales spécialisées.
En conclusion, l’avocat a lancé un appel à faire de la sécurité numérique une priorité stratégique dans la défense des droits humains.
« La sécurité numérique n’est pas une option. C’est une responsabilité professionnelle, une protection personnelle et un engagement moral envers les victimes que nous accompagnons », a conclu Me Frédéric Kwamba.
Cet atelier s’est tenu dans le cadre du programme PIR-DDH, mis en œuvre par Afia Mama ASBL avec l’appui de l’OMCT, dont la première phase a permis de renforcer la protection de nombreux défenseurs des droits humains avant le lancement officiel de son extension.
Lydia Mangala


