Dans un entretien accordé à Jeune Afrique et Actualité.cd, la directrice générale de l’Autorité de Régulation du secteur de l’Électricité (ARE), Soraya Aziz-Moto dresse un état des lieux sans complaisance du secteur énergétique congolais, entre avancées réelles, contraintes structurelles persistantes et ambitions majeures liées à l’électrification de près de 80 millions de citoyens à l’horizon 2030.
Depuis la mise en place effective de l’ARE, le taux d’accès à l’électricité en RDC est passé d’environ 9 % en 2016 à près de 22 % aujourd’hui. Une progression notable, mais loin d’être satisfaisante à l’échelle d’un pays de plus de 100 millions d’habitants.
« Le nombre de Congolais ayant accès à l’électricité a plus que doublé en moins d’une décennie », souligne-t-elle,
« Un taux d’accès de 22 % n’est pas satisfaisant pour un pays-continent comme la RDC, mais la dynamique est enclenchée », tempère-t-elle.
Selon elle, l’ARE n’a pas vocation à construire des infrastructures, mais à créer un cadre réglementaire capable d’attirer des investissements dans un secteur longtemps dominé par des monopoles et des déséquilibres structurels.
Face aux coupures répétées à Kinshasa, la responsable refuse de désigner un seul coupable.
Elle évoque un enchevêtrement de problèmes entre autres réseau vétuste, pertes techniques importantes, insuffisance d’investissements, mais aussi une gestion complexe des ressources par l’État et la SNEL.
« Ce n’est pas la responsabilité d’un seul acteur », insiste-t-elle, rappelant que la solution passe par l’augmentation de la production, la modernisation des infrastructures et la garantie d’un modèle économique viable.
Interrogée sur les critiques visant la SNEL, accusée de mauvaise gestion et d’endettement massif, Soraya Aziz-Moto précise le rôle du régulateur.
« L’ARE n’a pas vocation à gérer les finances internes de la SNEL », explique-t-elle, privilégiant une approche progressive de mise en conformité plutôt qu’une logique purement punitive.
L’objectif, selon elle, est d’accompagner la transformation du secteur plutôt que de sanctionner systématiquement.
Alors que certains dénoncent le paradoxe d’un pays en pénurie d’électricité qui exporte pourtant de l’énergie, la directrice de l’ARE nuance.
« La RDC est aujourd’hui globalement importatrice nette d’électricité », affirme-t-elle, précisant que les projets d’exportation concernent surtout des capacités futures, notamment autour du projet Grand Inga.
Pour elle, électrification nationale et ambitions régionales ne sont pas incompatibles. Les exportations pourraient même attirer des investissements structurants pour le pays.
L’objectif d’électrifier 80 millions de Congolais d’ici 2030 reste extrêmement ambitieux. Mais pour Soraya Aziz-Moto, il est atteignable à condition de changer d’approche.
« Avec les méthodes d’il y a quelques années, ce serait hors d’atteinte », reconnaît-elle.
La stratégie repose désormais sur une combinaison de grands réseaux, de mini-réseaux, de systèmes décentralisés et de la production locale.
« 2030 n’est pas une ligne d’arrivée, mais une étape », insiste-t-elle toutefois.
Les récents partenariats internationaux, notamment dans le cadre des accords de Washington et du compact énergétique, marquent un tournant.
Ils imposent à l’ARE d’accélérer les procédures, de structurer des projets bancables et de rendre le secteur plus lisible pour les investisseurs.
« Le défi n’est plus de réformer les lois ; c’est celui de l’exécution », tranche-t-elle.
La question de la tarification reste sensible. Trop élevée pour certains ménages, insuffisante pour attirer les investisseurs.
Soraya Aziz-Moto nuance cette perception en mettant en avant l’existence d’une demande solvable, notamment dans les secteurs industriels et miniers.
Pour les ménages les plus vulnérables, des mécanismes comme le fonds Mwinda permettent d’assurer un certain équilibre social.
Enfin, la directrice générale de l’ARE insiste sur le point que l’accès à l’électricité ne dépend pas d’une seule institution.
« C’est une responsabilité partagée », affirme-t-elle, impliquant l’État, le secteur privé et la société civile.
Malgré les défis, elle reste convaincue que les bases d’une transformation durable sont désormais posées.
Dans un pays où l’électricité demeure un luxe pour une majorité de la population, le secteur énergétique apparaît plus que jamais comme un levier stratégique. Entre ambitions nationales, pressions démographiques et attentes sociales, la RDC joue une partie décisive pour son avenir énergétique.
Lydia Mangala


