En marge des travaux du 23e séminaire du réseau Fratel à Kinshasa, la première table ronde consacrée aux impacts du partage d’infrastructures mobiles sur la concurrence a cristallisé des échanges d’une grande densité technique et stratégique. Présidée par Patricia Amand, Membre du Conseil ARTCI, cette session a réuni experts, régulateurs et acteurs industriels autour de comment concilier mutualisation des coûts et préservation d’une concurrence dynamique dans les marchés télécoms.

Dès l’introduction, Rihab Rabbaj , analyste au sein Cullen International, a posé les bases du débat en rappelant que le partage d’infrastructures recouvre une diversité de modèles, du passif à l’actif, avec des implications très différentes sur les marchés. Elle a insisté sur la complexité des paramètres à prendre en compte, notamment les éléments techniques, les modèles économiques et les périmètres géographiques des accords.

« Certes, la mutualisation permet de réduire significativement les coûts de déploiement et d’accélérer la couverture, mais elle peut aussi réduire la capacité des opérateurs à se différencier », a-t-elle souligné, évoquant notamment les enjeux liés au partage actif et à l’utilisation des fréquences.

Dans la continuité, le Responsable des réseaux fixes et mobiles chez Vodacom RDC, Patrick Mpenge, a ancré la réflexion dans le contexte congolais et africain, en mettant en lumière les réalités du terrain.
« Le partage d’infrastructures est une réponse pragmatique à nos contraintes : coûts élevés, défis énergétiques, faible rentabilité de certaines zones », a-t-il expliqué.

Pour lui, si le partage passif constitue un modèle globalement pro-concurrentiel, le partage actif doit être encadré avec prudence. Il a surtout attiré l’attention sur un élément souvent sous-estimé : le rôle déterminant de la fibre optique.
« Un pylône sans fibre, c’est comme une autoroute sans route d’accès. L’infrastructure existe, mais elle ne peut pas délivrer son plein potentiel », a-t-il déclaré, insistant sur le fait que l’accès ouvert, transparent et non discriminatoire à la fibre conditionne l’équilibre concurrentiel.

Intervenant à son tour, Maixent Bekangba, Directeur Général de Helios Towers RDC, a élargi le débat aux enjeux industriels et structurels du secteur. Il a rappelé l’ampleur du déficit d’infrastructures sur le continent.
« Le potentiel reste immense, avec des millions de personnes encore non connectées », a-t-il souligné.

À travers l’exemple de la Tanzanie, il a mis en avant l’importance d’un cadre réglementaire stable et incitatif.
« Sans visibilité réglementaire, il est difficile de sécuriser les investissements nécessaires au déploiement massif des infrastructures », a-t-il averti, évoquant également les contraintes liées aux délais administratifs qui freinent l’expansion des réseaux.

L’expérience sénégalaise présentée par Ousmane Ndiaye est venue illustrer concrètement les mécanismes de mise en œuvre du partage.
« La question aujourd’hui n’est plus de savoir s’il faut partager, mais comment le faire efficacement », a-t-il affirmé.

Il a détaillé la stratégie de zonage adoptée au Sénégal, combinée à des obligations réglementaires imposant aux opérateurs dominants d’ouvrir leurs infrastructures dans certaines zones.
« Nous avons démontré qu’un opérateur peut améliorer sa couverture et sa qualité de service sans déployer de nouvelles infrastructures, simplement en s’appuyant sur celles d’un autre », a-t-il expliqué, tout en reconnaissant la complexité technique et organisationnelle de ces dispositifs.

Tout au long de cette table ronde, il a été question d’aborder le partage d’infrastructures comme levier incontournable pour accélérer la connectivité, notamment dans les zones rurales ou peu rentables. Mais son efficacité dépend étroitement des modalités de mise en œuvre et du rôle des régulateurs.
« Le partage, oui, mais avec des règles claires, transparentes et équitables », a résumé Patrick Mpenge, appelant à des mécanismes garantissant la non-discrimination, la transparence tarifaire et une résolution rapide des différends.

Les échanges ont mis en évidence la nécessité d’un équilibre subtil entre coopération et compétition. Si la mutualisation permet d’optimiser les investissements et d’élargir la couverture, elle ne doit pas étouffer l’innovation ni réduire les incitations à investir.
« La régulation doit accompagner ces modèles en veillant à préserver une concurrence effective, condition essentielle d’un marché dynamique et au bénéfice des consommateurs », a conclu Rihab Rabbaj.
Cette première table ronde aura ainsi permis de fonder une réflexion approfondie sur les nouveaux modèles de déploiement des réseaux, confirmant que l’avenir des télécommunications passe autant par le partage que par une régulation fine et adaptée aux réalités locales.
Lydia Mangala


